•  » Cétacé !  » dit la baleine et Fat Joe lui-même de reprendre :

    >   «  Hey yo enough’s enough ! «   

    Petite entorse aux principes de ces pages : une critique négative…
    La raison en est qu’il faille à mon sens réagir fermement à un phénomène qui abêtit notre monde avec force et vitesse, et qui s’avère être au bout du compte fort haineux. Il représente aussi l’exact contraire de ce que à quoi je me suis essayé dans ces pages…
    Je veux parler de ces théories du complot qui pullulent aujourd’hui sur internet mais aussi, plus largement, d’une bonne partie de ces contre-histoires, révélations, enquêtes d’experts, mises à nu… En somme, de cet ensemble de procédés qui sous prétexte de corriger l’histoire, flirtent tous, d’une manière ou d’une autre, mais de manière fondamentale, avec le négationnisme. Ces phénomènes me préoccupent aussi dans la mesure où ils obéissent à une attitude spécifique de notre époque : celle du déni de tout processus de connaissance et de la nécessaire reconnaissance symbolique et intellectuelle que celui-ci implique.
    Je sais que nous vivons une époque de transparence où la moindre ombre, le moindre secret éveille immédiatement les soupçons…
    Certes, des complots et des mystères existent. Oui, mais voilà…

    Il est normal qu’une civilisation, lors des moments charnières de son évolution, peine à remodeler de nouvelles valeurs et n’intègre qu’avec difficultés des événements qui lui semblaient hier encore insensés et ce pour que s’établisse petit à petit quelque chose comme sa nouvelle époque. Avec l’évolution chaotique, les impasses politiques et religieuses entre autres liées à la mondialisation, des incertitudes et certaines opacités se sont fortement accrues ces vingt dernières années. Ainsi augmente un  besoin de sens, là où avant son absence était vécue avec indifférence. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans notre époque qui peine à créer de nouvelles politiques (quel parti prendre, quelles valeurs défendre?), de plus en plus de personnes trouvent un certain sens pour notre monde dans les théories du complot. Car c’est bien là leur fonction principale : croire au complot, c’est se mettre en mesure de donner du sens à ce qui rechigne à en accepter facilement, à ce qui en paraît même dépourvu et qui par là, inquiète. Les croyances au complot donnent l’illusion de pouvoir expliquer certains événements paraissant trop complexes voire incompréhensibles et ainsi, rendent possible un positionnement « politique » clair – voilà qu’on se trouve une famille politique… Mais sous cet apparent retour à une politisation des événements, ces théories ont, de fait, une fonction profondément dépolitisante – car elles simplifient le réel : elles suspectent la complexité d’une situation d’être elle-même le fruit d’un brouillage volontaire, d’un complot. Ses adeptes en profitent alors pour annoncer le retrait de leur responsabilité en se présentant comme victimes : persuadés d’être manipulés, ils estiment logiquement ne plus devoir être reconnus comme responsables et ils rejettent la responsabilité sur des comploteurs avec un espoir naïf de poser un nouveau champ critique, de redéfinir de nouvelles règles et de nouvelles valeurs. En réalité, ils quittent le champ critique, ils sortent du jeu et relativisent le concept même de valeur.

    Bricolages et mauvais spectacles

    Parce que notre époque est toujours celle d’un certain positivisme triomphant, les théories du complot recourent de manière très large aux « sciences » afin de convertir ceux qui douteraient encore. Avec un style misérable et le mauvais goût, on vous soumet des données statistiques, des prélèvements divers et certaines « évidences » de lois physiques, biologiques, etc. Il convient au passage de remarquer que malgré la nature souvent complexe de ces références, ces théories sont toujours faciles à assimiler… et se moquent éperdument des règles historiographiques. La frime…
    Il faut pourtant plus que de simples informations pour proposer une critique sensée et digne de ce nom : celles-ci doivent surtout être agencées et articulées selon une méthode. L’individuation démocratique moderne, avec la proclamation du libre-arbitre, a produit un individu ignorant l’incomplétude de sa propre nature qui, s’il se sent autonome pour correctement s’informer, s’estime tout aussi souverain à construire sa propre opinion…
    Pourtant le savoir n’est pas constitué en une suite d’informations juxtaposées les unes aux autres – l’information de son côté ne dira que ce qui est, et par là, ce qui doit être…
    Aujourd’hui plus que jamais, nous avons accès à presque toutes les informations sur les faits, ce qui provoque un déséquilibre inédit entre d’une part, l’accès à l’information qui est instantané et total, et d’autre part, la trop rare aptitude à les agencer de manière « méthodologique » afin de produire du sens, une vérité. A bien y regarder, on remarquera que les théories du complot concernent systématiquement et uniquement des sujets prisés, et souvent formés par les médias de masse. En dépit de leur prétention à incarner un renouveau, en tant que soi-disant avant-gardes intellectuelles ou politiques originales et innovantes, la plupart de leurs idées ont environ cent cinquante ans et c’est uniquement grâce à la nouvelle possibilité de médiation qu’est pour elles le réseau internet qu’elles ressurgissent aujourd’hui, à peine dépoussiérées. Parce qu’elles sont une réaction de médias pour les médias et par les médias, elles n’expriment en ce sens qu’un comportement réactionnaire – s’émanciper de cette sphère médiatique leur est impossible ; et dans ce monde clos, tout en ayant des effets funestes sur le réel, c’est comme folles et apeurées qu’elles se tiennent un discours à elles-mêmes.
    Certains pressentent alors l’avantage qu’il y aurait à se démarquer de ce type de discours et tentent d’en sortir en invoquant grossièrement la tradition philosophique : ils évitent le terme de complotistes et se présentent comme sceptiques… Cette perversion du terme n’aide pas car il s’agit là plutôt d’un hyper-criticisme (prouvez votre preuve!) qui ignore les limites de la raison sur l’expérience. Puisqu’il existe un au-delà à la raison : le délire.
    Les théories du complot expriment aussi symboliquement les peurs et les aspirations de ceux qui peinent à saisir la multiplicité et la pluralité formelle des faits, des concepts et des histoires. Et ce le plus souvent car ils sont occupés, presque au sens du territoire, à autre chose. Ils peuvent être de ces travailleurs qui, fatigués à la fin de la journée, se divertissent avec ce spectacle qu’on leur propose… Et parce que ces histoires font partie de leurs divertissements, ils rechignent à y appliquer un travail critique. Le succès populaire du complotisme procède d’une fascination, même cynique chez certains, pour ce qui se présente à eux comme une insurrection des consciences.

    Confondre son désordre psychique avec celui du monde, hystérie et psychose paranoïaque

    Je pense que certains, au lieu d’apprendre à vivre  avec cette impuissance, qu’on rencontre tous à l’occasion,  à expliquer un événement et dont les causes nous échappent, préfèrent conclure à l’impuissance de ceux qui sont censés lui faire voir plus clair dans tout cela : les intellectuels. C’est ainsi que les théoriciens du complot ont une grande part de responsabilité dans le regain, barbare et fasciste, de l’anti-intellectualisme de ces jours.
    Les théories du complot donnent le sentiment à celui qui y souscrit d’être plus lucide que les autres tout en lui faisant perdre de vue l’inclinaison narcissique et arrogante qu’il y a à se prendre aussi facilement pour un penseur « différent », il lui est ainsi plus confortable d’imaginer qu’il est devenu quelqu’un capable de sentir ce que d’autres échouent à même entrevoir (ces même « intellos », « bobos » et autre formulation indigne et méprisante). 

    La structure de ces théories accueille sa propre structure psychique, ce qui apporte une preuve rassurante de sa propre vérité et lui permet d’être reconnu par lui-même et par les autres. Il se sent soulagé par ce miroir qui ne reflète plus l’homme confus et désenchanté politiquement qu’il fut. Le complot rassure donc de la même manière que la phobie rassure contre l’angoisse, et c’est de la sorte que son existence s’avère constituer, au final, une bonne nouvelle pour l’économie psychique puisqu’il fait « sens » ; maintenant que le complot a été révélé, il ne reste plus qu’à le dénoncer et à le combattre publiquement, créant par la même occasion du lien social…
    Il faudra donc bien convenir que les théories du complot et leur ésotérisme sont structurés comme une idéologie et ses adeptes en sont leurs idéologues, ou gourous. 
    Ce sont des analyses artificielles et simplistes qui jouent l’intérêt politique avec démagogie et poujadisme ; finalement elles desservent profondément les sociétés dans lesquelles elles apparaissent car elles masquent entre autre les vrais complots néfastes. Je crois que nous avons tout à gagner à nous en passer, cela permettrait de commencer, humblement mais fermement, à apprendre à bien parler du pouvoir. Et ce, par exemple, en clarifiant sans simplifier.

     

    Grégoire
    (réédition du 13 décembre 2013)

  • La fête du personnel

    Chaque année, selon une vieille habitude corporate de mauvais goût, il existait ce moment, cette journée appelée la fête du personnel. C’était évidemment un moment difficile pour tout la plupart et seule une petite partie du personnel s’y rendait avec plaisir.
    Ces fêtes du personnel, nombre de romanciers comme Zola ou Proust en ont à l’occasion donné les meilleures descriptions donc bon, je ne vais pas m’y mesurer ici, mais…
    Le lieu – un centre culturel censé incarner la culture et proposer des perspectives pour l’avenir et être la vitrine du monde contemporain – se transformait pourtant en théâtre d’une mascarade lugubre. À travers les rires et les gestes mesurés, la mainmise de la hiérarchie se faisait sentir, toujours présent, toujours visible. Les gens de pouvoir attendaient simplement que la fête passe. Ils étaient là en spectateurs, détachés, observant, mais sans engagement réel dans le jeu social. Habitués qu’ils étaient aux mondanités, ils n’auraient par exemple jamais bu un peu trop.
    Juste en dessous, les décisionnaires, chefs d’équipe et responsables intermédiaires devaient composer avec cette situation qui s’avérait pour eux plus complexe : ils se devaient de faire mine de se montrer attentifs, affables, mesuraient chaque geste et chaque mot, balançaient politesse et représentation pour naviguer et interagir avec le reste du personnel. Leur effort était palpable, chaque sourire calculé, chaque mot mesuré, une forme de maîtrise de soi et l’art de la convenance étaient la condition indispensable pour traverser ce moment.
    Au milieu de cette scène sociale, seul un très petit nombre de personnes – je l’ai dit – croyait réellement à la fête. Ces individus venaient grosso modo des classes populaires mais travaillaient dans les bureaux, « en face » du palais : des comptables, des assistants, des employés de bureau qui possédaient ce goût populaire et cette capacité à se divertir. Ils participaient authentiquement, riaient, faisaient preuve d’enthousiasme sincère, et leur plaisir, même discret, servait de modèle aux autres. L’avantage : on pouvait copier leurs grimaces, leurs rires et leur façon de se comporter, et ainsi composer le masque social de l’amusement que chacun devait endosser. Mais c’était aussi ceux qui à mes yeux étaient dupes et incultes politiquement 🙂
    Pour le reste du personnel, ceux qui travaillaient dans le palais — le personnel opérationnel, les équipes en contact direct avec les événements — l’effort était différent mais tout aussi visible. On se montrait parfois en surjeu, adoptant un masque social soigneusement construit. Mais personne parmi eux n’en était dupe : ils percevaient la mise en scène, la fausse égalité, le carnaval social où la hiérarchie persistait. L’intelligence et le bon sens les maintenaient sur leurs gardes, malgré l’apparente bonne humeur, ils n’étaient pas dupes des intentions de la direction et accueillaient le moment avec acceptation mais restaient au seuil, près des buffets ou des portes – j’étais alors de ceux des portes – tandis que les gens de pouvoir – quand ils étaient présents – occupaient les lieux les plus visibles : la piste de danse mais sans danser, l’espace des discours, bref : le centre, c’est à dire le haut d’un sol plat. Les gestes et répliques de ces chefs étaient romanesques : bons mots, flatteries, alliances discrètes, toujours accompagnés d’une conscience aiguë du pouvoir.
    Les corps « d’en face » par contre portaient leur histoire : fatigue, traces du travail, mains abîmées, vêtements de fête décalés, embarras face au protocole. Les petites humiliations proustiennes se glissaient partout : un prénom mal prononcé, un salut ignoré, une blague qui séparait ceux qui comprenaient des autres. Tout cela contribuait à un mélange étrange, hors du temps, mais tangible.
    La musique populaire était censée mettre tout le monde à l’aise, donner l’impression que chacun pouvait participer, s’amuser et se sentir validé. Obscénité.
    Au cœur de cette fête, le paradoxe du lieu se révélait pleinement : en reproduisant des scènes de prestige désuètes, imitation maladroite et moisie des cérémonials aristocratiques  des lieues de la culture horizontale et authentiquement inclusive que l’institution prétendait incarner, le symptôme d’une médiocrité institutionnelle latente émergeait ainsi à ciel ouvert. Médiocrité.

  • Mai 68

    Un peu d’histoire aujourd’hui. Ce n’est pas parce qu’on est dans le Bozo qu’on ne va pas faire d’histoire, et même si le présentisme domine tout ici, dans un rapport, comme je le disais, aux contemporains très morbide. Mais ce n’est pas notre époque qui m’intéresse ici : ce sont les années 60.
    Tout le monde le sait, une chose importante est arrivée dans les années 60, disons dans tous les pays industrialisés. L’affaire a commencé aux États-Unis et a sans doute eu son point d’apogée à Paris en mai 68. Je parle évidemment de ces révoltes étudiantes, mais aussi ouvrières, qui ont traversé la société et qui l’ont profondément bouleversée malgré – ou grâce à – leur « ratage » tout relatif. Une littérature abondante existe là-dessus, je ne m’appesantirai pas.
    Car ce qui nous intéresse ici c’est bien sûr notre Povr Bozo 🙂
    Et d’autant plus que s’y prépare une exposition sur les cinquante ans de mai 68. Dans cette exposition, petite anecdote au passage, je pense qu’ils montreront un tableau d’Asger Jorn — je crois, je ne suis plus très sûr —, un petit tableau pas très important et pas très intéressant. Mais surtout, je constate que dans cette exposition aucune place n’est réellement faite à l’importance historique qu’a eue le mouvement situationniste dans l’apport esthétique et plastique déterminant lors des événements de 1968 : les slogans, les pancartes, les affiches, la très grande majorité des formes inventives et poétiques qu’ont prises les slogans de cette révolte étaient pourtant issus du mouvement situationniste. Pourtant, dans l’exposition faite dans le ventre du BOZO, aucun mot là-dessus, aucune place faite à Guy Debord et à ses amis. On m’avait demandé de préparer un peu le terrain sur cette exposition et je constate que rien n’a été retenu concernant les situationnistes, ce que, par ailleurs, j’affecte personnellement. Je ferai donc une proposition de projection des films de Guy Debord, dont In girum imus nocte et consumimur igni, mais cette proposition sera poliment oubliée. J’en parlerai alors à Sophie Lauwers, responsable des expositions, ma cheffe, qui n’aura pas peur de me dire — c’est l’avantage parfois des Flamands — que « la prestigieuse institution qu’est Bozar (très politique et très proche du pouvoir fédéral et de la royauté) ne peut pas tout faire », comprendre qu’elle se garde évidemment de mettre en avant ces empêcheurs de tourner en rond comme Guy Debord. Ou moi-même d’ailleurs : elle me glisse par ailleurs qu’il existe d’autres institutions et que, si j’en ressens le besoin, je pourrai très bien travailler ailleurs. Voilà : la simple mise en cause de l’absence, en termes de sérieux historique, des situationnistes me fait entendre une remarque m’invitant à quitter les lieux. Si cela montre la vivacité de la blessure que le situationnisme a pu infliger à la société, cela montre aussi le manque de déontologie, de scrupule envers l’histoire, ses visiteurs et, accessoirement, de ses travailleurs comme moi.

    Mais sortons de cette anecdote. Ce qui m’intéresse surtout, c’est que j’ai découvert qu’en Belgique, mai 68 — ou plutôt l’année 1968 — s’est résumé à des affrontements d’étudiants. Vous me direz : comme en France. Eh bien pas du tout, parce qu’en Belgique les étudiants ont tapé non pas sur des CRS, mais sur d’autres étudiants. En l’occurrence, les étudiants flamands se sont battus avec les étudiants francophones, parce que les étudiants flamands voulaient leur autonomie universitaire. Et c’était bien légitime.
    Je vais devoir un peu raccourcir les choses, tant pis pour ceux que cela frustre. Les étudiants flamands voient leurs revendications acceptées et on leur donne, en gros, la possibilité d’avoir leur propre université en néerlandais. Qu’est-ce qu’ils vont faire à ce moment-là ? Le désamour étant encore fumant, ils vont reconstruire leur université sur des bases tout à fait différentes de celles d’avant, c’est-à-dire de celles des universités francophones. Les universités francophones en Belgique s’appuyaient grosso modo sur des corpus et des pensées françaises, très riches à cette époque et fort puissantes. Ce courant traversera l’Atlantique en y perdant quelques plumes (voir Le Sexe des Modernes, Eric Marty) et prendra le nom de French Theory. C’est là que commence le malentendu. Les Flamands vont donc se débarrasser de l’influence française et faire une forme de tabula rasa de leurs références universitaires, car dans un esprit clairement revanchard qui sourd encore de la culture flamande aujourd’hui comme un impensé, ils vont faire appel à l’autre université, l’autre culture universitaire en expansion ces années-là : l’université américaine. Tous leurs campus se structureront jusqu’à aujourd’hui sur le modèle américain.
    Ce changement de paradigme aura de fortes conséquences dans les années qui suivront, mais surtout aujourd’hui. On connaît ces différences, elles sont bien documentées pour que je m’abstienne de le faire ici. Les universités francophones continuent de s’appuyer sur ces corpus francophones, donc sur un corpus disons « universaliste ». Et en face, la tradition américaine est très différente : protestante, beaucoup moins universaliste, beaucoup plus communautariste.

    Lorsque je travaillais au Bozar, je travaillais avec des gens qui avaient été formés dans une université avec une toute autre approche du sociétal. Je le voyais très nettement dans le projet dans lequel je travaillais, qui s’appelait Next Generation, Please. Et cela se voyait d’autant plus dans les jeunes générations, disons les personnes nées après 1990.
    Clairement, ces personnes épousaient à l’époque cette pensée qu’on a appelée plus tard le mouvement woke. Elles embrassaient ces théories avec très peu de réserves et de retenue. Je sentais qu’il y avait là deux sociétés qui s’affrontaient : une aux racines plus françaises et une autre plus américaines. Deux sociétés qui se parlent peu et qui ont beaucoup de mal à se comprendre.
    Et que les choses soient claires : même si je respecte le mouvement militant woke, qui se bat pour de très bonnes raisons, je continue de penser — malgré l’instrumentalisation qui en est faite dans le binarisme absurde « anti-wokisme contre wokisme » où, si vous critiquez, vous êtes aussitôt catalogué comme quelqu’un d’extrême droite ou réactionnaire — qu’il y avait là une incommunicabilité patente et souvent volontaire.
    D’autant plus que ces générations, dans ce moment militant, n’excellaient pas par leur capacité au dialogue : elles écrasaient plutôt la discussion, n’hésitant pas à mettre la morale de leur côté. Cela avait évidemment des effets sur les personnes d’une génération plus ancienne, qui n’avaient pas été formées de cette manière et qui gardaient une forme d’attachement à l’universalisme. Mais au Bozar, ces personnes se sont, pour la plupart sans s’en rendre compte, ralliées à ces idéologies qu’elles considéraient comme légitimes et dans l’air du temps. Après tout, chaque époque a ses militants, ses combats, et beaucoup considéraient que le wokisme avait toute sa place au Bozar sans qu’il doive nécessairement être questionné, ni même discuté.

    On voit qu’entre temps — pour paraphraser Guy Debord — « leur révolte est devenue un conformisme », et ce dans la majorité des institutions culturelles.
    À l’époque, dans un premier temps, j’avais fait un pas en arrière pour prendre le temps de l’analyse. Mais j’ai ensuite réalisé qu’une certaine violence m’avait été faite par ces soldats du Juste.
    Après un an ou deux d’analyse critique, j’en suis venu à constater qu’une grande partie de ces discours, qui ne tendaient pas à m’inclure dans un dialogue et étaient par là même excluants, se révélaient violents envers moi comme envers d’autres, réactionnaires, et qu’ils ont par ailleurs eu de graves conséquences sur nos sociétés ces dernières années avec la montée des populismes de droite partout.

  • Woody Allen, je t’aime

     » Si seulement Dieu pouvait me faire un signe !

       Comme faire un dépôt à mon nom dans une banque suisse… »