• La force d’être juste

    Refouler la vérité. Escamoter les faits. Souder le groupe autour de cette censure. Aux quelques inconscients qui seraient tentés de nommer les choses, bien faire comprendre que ce n’est pas le moment : l’heure est grave, nos divisions profitent au camp adverse, est-il bien raisonnable de lui rendre ce service? Au cas où la culpabilisation ne suffirait pas, s’assurer que ces inconscients n’aient nulle part où s’exprimer, les priver de tribune dans la presse amie. Si, malgré tout cela, l’un ou l’une d’entre eux avait la force de prendre la parole dans le seul espace où c’est encore possible, c’est-à-dire ailleurs, dehors, dans un média « ennemi », proclamer publiquement : ces gens sont des traîtres! Ils n’ont même jamais été que cela! On sait bien pour qui ils roulent ! La preuve : ils ont choisi de déverser leurs bobards dans ce torchon réac, cette feuille fasciste! CQFD.

    Censure, culpabilisation, chantage, calomnie : cette technique tordue, qui permet à une meute (…)

    in La Force d’être juste de Jean Birnbaum, Flammarion, 2025.

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    S. Freud & F. Nietzsche

    Voilà bien une des plus fière arrogance de notre monde : penser sans ces deux gaillards, sans leur leçons, et donc sans l’aspect décisif de leur pensée !
    Faute de les savoir – quand on ne les éjecte pas tout bonnement aux oubliottes – je vois certains penser tout bas « pourquoi eux et pas les autres ? il y en a pleins d’autres dont on ne tient pas compte, et s’il fallait tous les considérer… »
    Si en lisant – encore faut-il lire, c’est vrai – « Le Malaise dans la culture » ou « Le Gai savoir », on y perçoit facilement l’aspect incontournable de leur travail et sa qualité indéniable*, aller plus loin dans leurs concept reste sans doute compliqué à articuler pour la plupart d’entre nous. En cause, sa nature complexe évidemment même si cela n’est pas une excuse. Et si les institutions éducatives ont une responsabilité énorme dans cet aveuglement, il y a bien sûr, et en premier lieu, les personnes dans ce qu’elles ont de plus humain qui développent elles-mêmes une résistance à leurs concepts comme on ne l’a d’ailleurs jamais vu dans l’histoire de la pensée. Il est d’ailleurs remarquable que ces auteurs avaient chacun prédit de manière si explicite ce rejet et que ces prédictions fasse à ce point l’objet d’un développement au même titre que d’autres concepts par eux inventés.
    Notre époque obtient alors ce qu’elle mérite.

    * pour cette raison, je n’ai pas évoqué à leur côté le travail de Jacques Lacan qui, à cause la nature complétement neuve de son approche, reste difficile à comprendre puisqu’il nécessite pour cela de beaucoup désapprendre. Elle est selon moi encore plus pertinente, et elle s’appuie par ailleurs beaucoup sur la pensée de nos deux gaillards.

  • Le boycott

    Aujourd’hui, on rencontre de plus en plus de ces gens curieux qui pensent qu’ils réalisent une action politique en boycottant.
    Ainsi, on boycott Spotify, on ne va pas voir tel film avec tel acteur, on boycott l’avion, ou telle marque pour avoir dit, fait / pas fait ceci cela, on boycott des fois même un pays 1..
    Nos boycotteurs croient à leur individualité et on n’aurait pas envie de leur donner tort puisque notre système démocratique est basé sur leur autonomie à la faire valoir…
    à ceci près que cela se déroule au sein de notre société de consommation. C’est donc avant tout comme consommateurs que nos boycotteur agissent – ça commence pas ouf…
    Aussi on punit les mauvais élèves en leur joignant de rentrer dans les rangs : c’est la politique de négativité en plein (P. Rosanvallon). Cette militance « anti » fainéante (« un p’tit geste ») ne leur interdit par ailleurs pas une exception de temps en temps dans leurs habitudes – réalisme cynique.
    Tout cela est très bien évidemment, lorsque assez de personnes rejoignent un boycott, les stratégies de certaines entreprises se voient un petit peu bousculées : ça les pousse à développer de manière opportuniste une stratégie de communication nouvelle et plus efficace à l’endroit du conflit, à toucher de nouveaux clients potentiels, plutôt qu’à réellement changer leur propre mode de production problématique…
    On est aussi certain qu’en soulignant des infractions et en poussant les suiveurs à consommer ailleurs, le boycott participe à insister sur les bonnes règles du jeu, et donc à les raffermir, que celles-ci soient celles du capitalisme financier ou de la société de consommation ne semble pas gêner nos boycotteurs.
    Mais ce qui dans sa phénoménalité m’est le plus désagréable se situe là où cette décision a le vilain défaut d’émaner avec facilité du narcissisme individuel contemporain : ceux qui boycottent ne peuvent le faire sans le proclamer haut et fort partout et sur les réseaux, on peut résumer leur propos : je me suis mis du côté du bien, moi je. Moraline.
    Mais le constat principal le plus préoccupant est qu’à rassembler ces points, on réalise qu’au fond, le boycott met en lumière le dépit profond dans lequel ses adeptes se trouvent face aux changements nécessaires mais qu’ils n’arrivent pas à faire advenir. il faut souligner qu’il est le symptôme du phénomène plus large : une forme de militance dépassée qui ressent son inefficacité croissante et sa position de plus en plus désespérée. Ils ne font que démontrer de fait, par cette « action directe » qu’ils n’ont plus d’espoir dans l’effectivité de l’engagement politique historique et qu’ils se sont résigné à l’individualisme néo-libéral.
    Flagornerie sur l’interface, tristes sentiments d’impuissance inconscients en arrière fond.

    1. Le boycott économique- et donc culturel – dont fait les frais aujourd’hui Israël est dans ce sens consternant : Avant tout il affaibli les acteurs les plus faibles de la société, c’est à dire tous ceux qui demain pourraient constituer l’alternative nécessaire : les opposants du régime, les associations civiles, les minorités agissantes, les acteurs de terrain, le monde culturel – tous ceux qui résistent et s’opposent à l’usage du pouvoir qu’en font ceux qui l’ont pour l’instant. Ce boycott n’inquiète pas une seconde ces derniers et leurs amis qui en profiteront toujours pour se dire l’instrumentaliser et se positionner comme victimes d’une propagande mal intentionnée.
  • Sur les collines de Malonne en 1942

    Mon arrière grand-père  (le père du père de mon père). Je ne l’ai pas connu.
    Il était fermier à Malonne, dans la province de Namur où j’allais quand j’étais enfant.
    Il y avait des vaches, des poules, des moutons, un cheval et des pruniers.
    Il a aussi été responsable communal.
    Pendant la première guerre mondiale, il partit en exil en France.
    Ici, on est un dimanche, sur la route de Bois de Villers, à côté de la maison, le 10 mai 1942
     

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    La mort de Le Pen

    Si l’on peut dire de manière logique que se trouver face à la Mort, c’est être face à quelque chose de la vie. Ainsi, quand un homme meurt, les vivants se devraient de rester respectueux et dignes comme ils le sont face à la Vie. Et c’est bien souvent le cas.
    Si l’on peut comprendre que certaines victimes directes de cette personne puisse trouver dans cette disparition une forme de soulagement, ceux qui ont fêté la mort du fasciste d’extrême droite Jean Marie Le Pen se sont par là rabaissés à la vilenie qu’ils dénonçaient la veille chez ce même horrible personnage.

    Ils sont aujourd’hui outrés qu’on leur demande ce respect – qu’ils confondent d’ailleurs bêtement avec le respect pour la personne ignoble que fut Jean-Marie Le Pen.
    Leur raison principale est le refus manifeste qu’on leur enlève leur jouissance à cet endroit (car c’est aussi très dur pour l’appareil psychique de se ranger sans cesse dans le parti du Bien, cela demande nombre de sacrifice de ses pulsions) Ils estiment avoir le droit d’enfin jouir là où leur adversaire ne se mettait aucune limite dans l’obscénité. Leur jouissance ne serait pas obscène car adossées aux méfaits impardonnables – et décidément du côté du Mal – du politicien.
    Mais d’où leur vient cette charge et le besoin de s’en débarrasser de manière si sauvage ?
    C’est qu’ils voient bien que les idées d’extrême-droite continuent de conquérir les cœurs, en France et partout ailleurs. Et cela sans qu’ils ne puissent trouver pour l’instant aucun moyen de s’y opposer efficacement. Depuis 1972, ses idées n’ont fait que prendre de l’ampleur jusqu’à occuper aujourd’hui la majorité des débats publics, de ce qu’ils considèrent comme étant de droit leur débat.
    Ce désarroi s’explique ainsi, cette ascension dont ils ne comprennent manifestement pas les causes provoque en effet chez eux une profonde angoisse qui téléguide jusqu’à leur geste, pensées et discours. Dans ce moment éphémère qu’est la mort, comme des fumeurs d’opium, ils s’achètent alors cette illusion fugace qui vient calmer un instant cette angoisse, et tout aussi fugace qu’elle est, ça fait quand même une bonne jouissance.
    En réalité, l’angoisse est cet affect dont on ne se débarrasse pas comme ça : elle continuera de diriger les cœurs sur d’autres fausses routes, comme dans ce faux moment de fête.
    Si la véritable action possède ses causes propres, la réaction ne fonctionne qu’à partir de causes externes. Cette joie fut à proprement parler une réaction dictée par leur angoisse et ainsi Jean-Marie Le Pen, même dans sa disparition, aura réussi un instant à rendre réactionnaires certains qui se vivent et se revendiquent pourtant comme progressistes.

  • twittôs

    Pourquoi après plus de 13 ans sur twitter, je me suis mis en retrait de ce réseau social pour sans doute ne plus jamais y revenir comme avant, et que je vous engage à une réflexion sur votre présence ici :
    Un jour une des personne que je suis retweet un imbécile anti-vélo primaire qui disait que l’espace public serait quand même mieux sans tous ces cyclistes, le gars lui répond ironique « mais bien sûr, éliminons tous ces cyclistes des rues ! » ce que je trouve drôle et pour abonder dans son sens, je rajoute parodiquement  » ah ah 😄 Tuez Les Tous ! ».
    Là-dessus, un amateur de Twitter pas très fut-fut signale mon tweet. D’autres utilisateurs lui expliquent que c’est pour rire, que je suis pro-vélo, etc, le mec bredouille un « oui mais quand même » auquel je répond qu’il apparait manifestement que les cyclistes sont moins en danger en vrai que le second degré, la parodie et l’ironie ici.
    Quatre jours après, twitter me fait savoir que mon compte est suspendu définitivement avec interdiction d’en créer un nouveau. Je fais évidemment appel, après un « examen attentif » on me répond que j’ai enfreint les règles de Twitter et que la décision est définitive. Après treize ans de présence active, sans aucun avertissement, suspendu à vie ! (les mecs sont déjà pas mal mégalo pour taper de telles sentences mais soit…) Sur twitter, je n’ai jamais eu de comportement excessif ni même borderline et donc aucun passif un peu critique qui aurait pu éventuellement expliquer cette décision.
    Je décide de refaire appel et de me saisir de tous les outils possibles pour récupérer mon compte. Sauf qu’en fait je découvre qu’il n’existe rien : le ‘faire appel’ est traité par un robot, il n’existe aucune adresse mail à laquelle s’adresser, leur ‘examen attentif’ n’a même jamais lu la discussion d’où il ressort clairement que mon tweet est bien parodique. Rien à faire donc, impossible de contacter Twitter à part avec une adresse postale à San Francisco. Alors que j’étais un peu moins désemparé, plus de 6 mois sont passés et une centaine de « faire appel » plus tard, mon compte se voit débloqué sans avertissement et sans raison aucune.
    M’être retrouvé dans cette situation, sans aucun interlocuteur autre qu’un robot incapable de saisir une caractéristique fondamentale des êtres humains – la langue et son corollaire, l’equivocité et tout ce qui va avec : représentation, poésie , humour, « je est un autre », parodie, etc..- fût une expérience d’une curieuse violence.
    Je me tiendrai désormais instinctivement à l’écart de ce genre d’outil.

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    Lorsqu’on a plus que le trouble pour soi…

    Il est clair qu’il y a deux mondes qui s’affrontent : celui où l’individuation est réelle, créatrice et dont le talent est mutilé par des approches trop verticales, pas assez respectueuses de l’expertise propre, sans parler du fait que seule cette approche de gouvernance est réellement efficace en terme de compréhension de la complexité des enjeux, et surtout de la finesse de la réponse à apporter. Mais hélas, le haut niveau d’individuation des individus est ici nécessaire pour rendre cette approche efficace. Face à cela, il y a l’autre monde dans lequel les individus sont plus épris d’individualisme, et non d’individuation, parfois plus précaires, plus court-termistes, moins conscient de la spécificité des enjeux actuels, et qui oscillent entre l’appel à l’aide et la vision très illusoire d’un homme providentiel, et simultanément le refus d’un gouvernement des élites, jugées trop oligarchiques, pas assez exemplaire pour être digne d’être reconnues comme chefs. Le deuxième grand mouvement qui structure la société, actuellement, est bel et bien ressentimiste, du moins avec de fortes tendance à l’être : les individus sont piégés, alternant agressivité et dénigrement ; puérils, ils se sentent démunis, sans pour autant s’engager pour s’extraire de la posture de victimes. Phénomène qui fait écho à la situation clinique bien connue des patients produisant de la non-issue. Ces derniers sont extrêmement ingénieux dans l’absence de solution ; tout ce qui est proposé a déjà été tenté et c’est révélé inefficace ; tout ce qui n’a pas été tenté est dévalorisé. Leur arrogance est immense – sans doute le seul rempart défensif contre l’envahissement définitif de la mésestime de soi -, ils savent mieux que personne, eux qui ne produisent pas de solution, ce qu’est une issue. Et là, il n’y en a pas. Contre cette volonté farouche d’empêcher la production d’une issue, à la limite de la psychose, il n’est pas simple de se positionner : proposer une issue, voire plusieurs, est immanquablement rejeté – ces patients trouvant encore leur seule jouissance dans la mise en échec de leur analyste  – ne rien proposer n’enraie pas pour autant la répétition dans la non-issue. Il faut trouver un autre seuil où œuvrer, un espace où la rivalité mimétique n’a plus de prise, ou la « comparaison » comme dirait Fanon, cesse. Il faut les sortir de ce narcissisme d’être inconsolable ou inguérissable. Ce refus de l’issue est pour le malade psychique le seul signe qu’il possède encore de son sujet ; telle est sa manière de faire sujet, lui ôter ce « négatif » le rend plus agressif encore. Lorsqu’on a plus que le trouble pour soi, il est quasiment impossible de l’abandonner.    

    in « Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment », Cynthia Fleury, Gallimard, 2020.  
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