littérature

  • Les épines

    Ouvre donc ces yeux-là, Petit Frère. Shere Khan n’ose pas te tuer dans la jungle ; mais rappelle-toi bien qu’Akela est très vieux, que bientôt viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu’alors il ne conduira plus le Clan. Beaucoup des loups qui t’examinèrent quand tu fus présenté au Conseil, sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes loups pensent — Shere Khan leur a fait la leçon — qu’un petit d’homme n’est pas à sa place dans le Clan. Bientôt tu seras un homme…
    — Éh ! qu’est-ce donc qu’un homme qui ne court pas avec ses frères ? dit Mowgli. Je suis né dans la Jungle, j’ai gardé la Loi de la Jungle, et il n’y a pas un de nos loups des pattes duquel je n’aie tiré une épine. Ils sont bien mes frères !
    Bagheera s’étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.
    — Petit Frère, mets ta main sous ma mâchoire.
    Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.
    — Il n’y a personne dans la Jungle qui sache que moi, Bagheera, je porte cette marque… la marque du collier ; et pourtant. Petit Frère, je naquis parmi les hommes, et c’est parmi les hommes que ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C’est à cause de cela que j’ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je naquis parmi les hommes. Je n’avais jamais vu la Jungle. On me nourrissait derrière des barreaux dans une marmite de fer ; mais une nuit je sentis que j’étais Bagheera — la Panthère — et non pas un jouet pour les hommes ; je brisai la misérable serrure d’un coup de patte, et m’en allai. Puis, comme j’avais appris les manières des hommes, je devins plus terrible dans la Jungle que Shere Khan, n’est-il pas vrai ?
    — Oui, dit Mowgli, toute la Jungle craint Bagheera… toute la Jungle, sauf Mowgli.
    — Oh ! toi, tu es un petit d’homme ! dit la Panthère Noire avec une infinie tendresse ; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères… si tu n’es point d’abord tué au Conseil !
    — Mais pourquoi, pourquoi quelqu’un désirerait-il me tuer ? répliqua Mowgli.
    — Regarde-moi, dit Bagheera.
    Et Mowgli regarda fixement, entre ses yeux. La grande panthère tourna la tête au bout d’une demi-minute.
    — Voilà pourquoi ! dit Bagheera, en croisant ses pattes sur les feuilles. Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant je naquis parmi les hommes, et je t’aime, Petit Frère. Les autres, ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens, parce que tu es sage, parce que tu as tiré de leurs pieds les épines… parce que tu es un homme.
    — Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d’un ton boudeur.
    Et il fronça ses lourds sourcils noirs.

    Mowgli’s Brothers (Les Frères de Mowgli) par Rudyard Kipling, janvier 1894.
    Traduit de l’anglais par Louis Fabulet et Robert d’Humières.

  • Rire dans l’escalier

    On a fait le tour de la coursive, en regardant en l’air, pour repérer les différentes parties de la fresque notamment la scène du marché aux esclaves, et les pigeons de Maurizio Cattelan qu’on voyait pour la première fois de près, puis j’ai lu à Léonore debout dans l’escalier le texto qu’Emma Lavigne venait de m’envoyer : « J’espère que la nuit sera inspirante au milieu des œuvres ! Amitiés, Emma. » Le texto était suivi d’un émoticône de trèfle à quatre feuilles. Ça m’a fait plaisir. Mais j’ai pensé qu’Emma Lavigne n’avait pas idée de mon incompétence, de mon indifférence pour tout ce qui n’était pas écrire, qu’elle ne savait pas que je n’avais rien réussi d’autre, et pas essayé de comprendre autre chose depuis longtemps. J’avais l’impression de la trahir, d’avoir fait une promesse, de m’être engagée à dire quelque chose sur tout ça, à bien regarder les œuvres, et de faire n’importe quoi, d’être là, à rire dans l’escalier (…)

    in La Nuit sur commande, Christine Angot
, 2025, Stock.

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    Bizarre


    Troisièmement : Vous énoncez là, monsieur Artaud, des choses bien bizarres. Quatrièmement : Oui, je dis une chose bizarre.

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    Pourquoi Tailleba…

    La société toute entière est devenue une énorme sexualité ratée, les hommes et les femmes ne peuvent plus se jouer qu’un ballet sinistre et dégoûté incompatibilité radicale. Cette impasse mène droit à la répression brutale, c’est elle, au fond, qui est désirée.

    Tout le monde est d’accord, au fond, pour interdire la jouissance et réclamer, sans le dire, la « marée montante du meurtre ». La mort est l’ersatz de la jouissance sexuelle quand celle-ci est bloquée de tous les côtés.

     

    Philippe Sollers, La guerre du goût, 1991.

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    Le goût encore…

    « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés. »

    Isidore L. Ducasse (Lautréamont), Poésies (1870), cité par Ph. Sollers.