• Valeurs dire aux dealers…

     L’Occident, c’est cette civilisation qui a survécu à toutes les prophéties sur son effondrement par un singulier stratagème. Comme la bourgeoisie a dû se nier en tant que classe pour permettre l’embourgeoisement de la société, de l’ouvrier au baron. Comme le capital a dû se sacrifier en tant que rapport salarial pour s’imposer comme rapport social, devenant ainsi capital culturel et capital santé autant que capital financier. Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle. L’opération se résume ainsi : une entité à l’agonie se sacrifie comme contenu pour se survivre en tant que forme.

    (…) A ce point, il n’y a pas une seule de ses « valeurs » à quoi elle arrive encore à croire en quelque façon, et toute affirmation lui fait l’effet d’un acte d’impudence, d’une provocation qu’il convient de dépecer, de déconstruire, et de ramener à l’état de doute. L’impérialisme occidental, aujourd’hui, c’est celui du relativisme, du c’est ton « point de vue », c’est le petit regard en coin ou la protestation blessée contre tout ce qui est assez bête, assez primitif ou assez suffisant pour croire encore à quelque chose, pour affirmer quoi que ce soit. C’est ce dogmatisme du questionnement qui cligne d’un œil complice dans toute l’intelligentsia universitaire et littéraire. Aucune critique n’est trop radicale parmi les intelligences postmodernistes, tant qu’elle enveloppe un néant de certitude. Le scandale, il y a un siècle, résidait dans toute négation un peu tapageuse, elle réside aujourd’hui dans toute affirmation qui ne tremble pas.

    extraits… par le comité invisible, 2007.

  • Angels & cigarettes

    Je me souviens de Véronique P. qui savait porter ce parfum tellement bien :

    Tôt le matin, alors qu’on entendait déjà la sonnerie, elle terminait vite de tirer ce qui restait de sa clope et l’écrasait sur le trottoir. Et après qu’elle fut rentrée dans l’école, ses cheveux qui étaient secs et un peu pailleux conservaient pendant un moment le froid du dehors ; si bien qu’au moment de nous faire la bise, je me trouvais alors en contact avec ses cheveux, la froideur et surtout, la senteur inédite de cigarette combinée à celle du parfum. Et je découvrais que ces trois éléments ne faisaient qu’un, qu’ils formaient un bloc de sensation unique et tout à fait harmonieux, presque un objet autonome…

     … en tout cas l’objet de cette note 🙂

  • Les origines d’avant la lettre

    …) C’est là qu’il faut opposer la généalogie strictement nietzschéenne à la généalogie classiquement historiciste (la recherche des origines, des influence, etc.). La généalogie classique, à propos du nazisme, s’est illustrée dans la recherche des éléments proto-fascistes pour construire le noyau à partir duquel le nazisme s’est formé (…). La généalogie nietzschéenne, en revanche, tient pleinement compte de la rupture que constitue un nouvel événement historique :  aucun des prétendus éléments proto-fascistes n’est fasciste per se ; ce qui les rend fascistes n’est que leur articulation singulière, ou, pour reprendre un terme de Stephen Jay Gould, ces éléments sont « ex-aptés » par le fascisme. Pour le dire autrement, il n’y a pas de « fascisme avant la lettre« , pour la bonne raison que c’est la lettre elle-même (la nomination) qui fait tenir ensemble le faisceau des éléments qui fait le fascisme.

    Slavoj Žižek, Bienvenue dans le désert du Réel, 2002.

  • Lento, avec des arrière-pensées, etc

    « Nous sommes tous deux amis du lento, moi et mon livre. On n’a pas été philologue en vain, on l’est peut-être encore, ce qui veut dire professeur de lente lecture : – finalement on écrit aussi lentement. Maintenant cela ne fait plus seulement partie de mes habitudes mais aussi de mon goût – un méchant goût, peut-être ? – Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes « pressés ». La philologie, effectivement, est cet art vénérable qui exige avant tout de son admirateur une chose : se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent (…)
    C’est en cela précisément qu’elle est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, c’est par là qu’elle nous attire et nous charme le plus fortement au sein d’un âge de « travail », autrement dit : de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite « en avoir fini » avec tout, sans excepter l’ensemble des livres anciens et modernes : – quant à elle, elle n’en a pas si aisément fini avec quoi que ce soit, elle enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, profondément, en regardant prudemment derrière et devant soi, avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux subtils… « 

    Friedrich Nietzsche – Aurore (dans la Préface de 1886)