• Angels & cigarettes

    Je me souviens de Véronique P. qui savait porter ce parfum tellement bien :

    Tôt le matin, alors qu’on entendait déjà la sonnerie, elle terminait vite de tirer ce qui restait de sa clope et l’écrasait sur le trottoir. Et après qu’elle fut rentrée dans l’école, ses cheveux qui étaient secs et un peu pailleux conservaient pendant un moment le froid du dehors ; si bien qu’au moment de nous faire la bise, je me trouvais alors en contact avec ses cheveux, la froideur et surtout, la senteur inédite de cigarette combinée à celle du parfum. Et je découvrais que ces trois éléments ne faisaient qu’un, qu’ils formaient un bloc de sensation unique et tout à fait harmonieux, presque un objet autonome…

     … en tout cas l’objet de cette note 🙂

  • Les origines d’avant la lettre

    …) C’est là qu’il faut opposer la généalogie strictement nietzschéenne à la généalogie classiquement historiciste (la recherche des origines, des influence, etc.). La généalogie classique, à propos du nazisme, s’est illustrée dans la recherche des éléments proto-fascistes pour construire le noyau à partir duquel le nazisme s’est formé (…). La généalogie nietzschéenne, en revanche, tient pleinement compte de la rupture que constitue un nouvel événement historique :  aucun des prétendus éléments proto-fascistes n’est fasciste per se ; ce qui les rend fascistes n’est que leur articulation singulière, ou, pour reprendre un terme de Stephen Jay Gould, ces éléments sont « ex-aptés » par le fascisme. Pour le dire autrement, il n’y a pas de « fascisme avant la lettre« , pour la bonne raison que c’est la lettre elle-même (la nomination) qui fait tenir ensemble le faisceau des éléments qui fait le fascisme.

    Slavoj Žižek, Bienvenue dans le désert du Réel, 2002.

  • Lento, avec des arrière-pensées, etc

    « Nous sommes tous deux amis du lento, moi et mon livre. On n’a pas été philologue en vain, on l’est peut-être encore, ce qui veut dire professeur de lente lecture : – finalement on écrit aussi lentement. Maintenant cela ne fait plus seulement partie de mes habitudes mais aussi de mon goût – un méchant goût, peut-être ? – Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes « pressés ». La philologie, effectivement, est cet art vénérable qui exige avant tout de son admirateur une chose : se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent (…)
    C’est en cela précisément qu’elle est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, c’est par là qu’elle nous attire et nous charme le plus fortement au sein d’un âge de « travail », autrement dit : de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite « en avoir fini » avec tout, sans excepter l’ensemble des livres anciens et modernes : – quant à elle, elle n’en a pas si aisément fini avec quoi que ce soit, elle enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, profondément, en regardant prudemment derrière et devant soi, avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux subtils… « 

    Friedrich Nietzsche – Aurore (dans la Préface de 1886)