You’re going to fast mon petit, too fast et, du coup je dirais, dans la mauvaise direction…
C’est elle.
« Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l’objet de la querelle (puisqu’on a perdu la partie) pour passer à l’adversaire, et à l’attaquer d’une manière ou d’une autre dans ce qu’il est : on pourrait appeler cela argumentum ad personam pour faire la différence avec argumentum ad hominem. Ce dernier s’écarte de l’objet purement objectif pour s’attacher à ce que l’adversaire en a dit ou concédé. Mais quand on passe aux attaques personnelles, on délaisse complètement l’objet et on dirige ses attaques sur la personne de l’adversaire. On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps ou à l’animalité. Cette règle est très appréciée car chacun est capable de l’appliquer, et elle est donc souvent utilisée. La question se pose maintenant de savoir quelle parade peut être utilisée par l’adversaire. Car s’il procède de la même façon, on débouche sur une bagarre, un duel ou un procès en diffamation.
Ce serait une grave erreur de penser qu’il suffit de ne pas être soi-même désobligeant. Car en démontrant tranquillement à quelqu’un qu’il a tort et que par voie de conséquence il juge et pense de travers, ce qui est le cas dans toute victoire dialectique, on l’ulcère encore plus que par des paroles grossières et blessantes. (…)
Rien n’égale pour l’homme le fait de satisfaire sa vanité, et aucune blessure n’est plus douloureuse que de la voir blessée. (D’où des tournures telles que « l’honneur avant tout », etc). Cette satisfaction de la vanité naît principalement du fait que l’on se compare aux autres, à tout point de vue, mais surtout au point de vue des facultés intellectuelles. C’est justement ce qui se passe effectivement et très violemment dans toute controverse. D’où la colère du vaincu, sans qu’on lui ait fait tort, d’où son recours à ce dernier expédient, à ce dernier stratagème auquel il n’est pas possible d’échapper en restant soi-même poli. Toutefois, un grand sang-froid peut être la aussi salutaire : il faut alors, dès que l’adversaire passe aux attaques personnelles, répondre tranquillement que cela n’a rien à voir avec l’objet du débat, y revenir immédiatement et continuer de lui prouver qu’il a tort sans prêter attention à ses propos blessants, donc en quelque sorte, comme dit Thémistocle à Eurybiade : « Frappe, mais écoute. ». Mais ce n’est pas donné à tout le monde.
La seule parade sûre est donc celle qu’Aristote a indiquée dans le dernier chapitre des Topiques : ne pas débattre avec le premier venu, mais uniquement avec les gens que l’on connaît et dont on sait qu’ils sont suffisamment raisonnables pour ne pas débiter des absurdités et se couvrir de ridicule. Et dans le but de s’appuyer sur des arguments fondés et non sur des sentences sans appel ; et pour écouter les raisons de l’autre et s’y rendre ; des gens dont on sait enfin qu’ils font grand cas de la vérité, qu’ils aiment entendre de bonnes raisons, même de la bouche de leur adversaire, et qu’ils ont suffisamment le sens de l’équité pour pouvoir supporter d’avoir tort quand la vérité est dans l’autre camp. Il en résulte que sur cent personnes il s’en trouve à peine une qui soit digne qu’on discute avec elle. Quant aux autres, qu’on les laisse dire ce qu’elles veulent car desipere est juris gentium (C’est un droit des gens que d’extravaguer) et qu’on songe aux paroles de Voltaire « La paix vaut encore mieux que la vérité. » Et un proverbe arabe dit : « À l’arbre du silence est accroché son fruit : la paix. »
Toutefois, en tant que joute de deux esprits, la controverse est souvent bénéfique aux deux parties car elle leur permet de rectifier leurs propres idées et de se faire aussi de nouvelles opinions. Seulement, il faut que les deux adversaires soient à peu près du même niveau en savoir et en intelligence. Si le savoir manque à l’un, il ne comprend pas tout et n’est pas au niveau. Si c’est l’intelligence qui lui manque, l’irritation qu’il en concevra l’incitera à recourir à la mauvaise foi, à la ruse et à la grossièreté. »
in Dialectique éristique, Arthur Schopenhauer, 1831
Mia: Is that a fact?
Vincent: No, it’s not. It’s just what I heard.
Mia: Who told you this?
Vincent: They.
Mia: They talk a lot, don’t they?
Vincent: They certainly do.
Mia: Well, don’t be shy, Vincent… what did they say?
– Pulp fiction (1994)
En mai 2014, en Belgique et dans de nombreux pays d’Europe, une majorité de citoyens sont appelés à voter afin de désigner leurs représentants politiques. Retranchée sur certaines thématiques populaires susceptibles de facilement récolter des voix, la politique, ici comme ailleurs, donne de plus en plus l’impression de se réduire à un spectacle. Elle peine à défendre des idées de fond. Elle semble agir de l’extérieur, n’arrivant plus à s’inscrire au cœur de la vie des citoyens. S’il faut s’en tenir à la façon dont elle est considérée par de nombreux décideurs politiques – et rapportée par la plupart des médias –, la culture ne semble pas signifier beaucoup plus qu’un divertissement. Et lorsqu’elle a l’ambition de vouloir contribuer au développement des idées, on la dit suffisante, éloignée de la vie et du monde.
En mai 2014, à Bruxelles, se déroule un festival des arts consacré à la création contemporaine internationale. Le Kunstenfestivaldesarts fait le pari de présenter à un grand public des formes artistiques dénuées de compromis. En tant que festival de création, il offre un espace où il est possible d’expérimenter, d’essayer. Un espace qui, trois semaines durant, est animé par le désir, la curiosité, le goût du risque et le souci de la qualité. On y mêle les esthétiques et les formats. On y échange les points de vue. On y croise des œuvres signées par des artistes largement reconnus et d’autres encore à découvrir. On y parle de nombreuses langues. L’espace physique de la ville se dilate, les espaces mentaux s’élargissent.