Médiateurs my ass

Quelques mois avant la fin de mon travail avec mes collègues gardiens de salle, on est tous convoqués à une réunion, ce qui n’arrive jamais. Sont présents, on le sait d’avance, Marie Noble, chef d’un département dont on ignore par contre la raison d’être, et Albert Wastiaux, dont on ignore aussi la raison d’être mais dont il ne nous échappe pas qu’en un claquement de doigts, ce personnage lugubre et poisseux peut nous envoyer au chômage.
Néanmoins, l’introduction n’est pas si mauvaise, puisqu’on apprend que pendant cette réunion, nous serons payés. Une heure de réunion rémunérée. Je me demande d’autant plus ce qu’ils nous veulent…
La réunion commence par des flatteries : « votre travail est important, on vous estime beaucoup, c’est dommage et dur de rester plantés dans les salles à rien faire.» Puis ils nous expliquent que sincèrement « nous avons envie de vous proposer une amélioration de vos conditions de travail. Et cette amélioration consiste en ceci : comme vous êtes d’authentiques passionnés d’art, nous vous proposons de devenir médiateurs culturels. » On voit ça plutôt d’un bon œil même si nous ne serons pas pour autant payés plus et que nous devons continuer à nous occuper de la surveillance des objets et des personnes.
Mais il ne faut vraiment pas vous inquiéter, nous allons vous accompagner.
Ils nous parlaient toujours comme à des enfants, toujours. Pendant les cinq ans où je travaille là, on était des enfants.
Nous allons donc vous accompagner, tout doucement, c’est un processus… Nous comprenons que ce n’est peut-être pas évident pour tout le monde, mais encore une fois il ne faut pas vous inquiéter : nous formons une équipe, nous serons bienveillants, et pour ceux qui ont plus de facilité, ils vont en retirer un avantage conséquent, parce que c’est une nouvelle responsabilité qu’on vous donne. On ne va pas vous payer plus, ça, on n’a pas les moyens, mais nous rendons votre travail plus intéressant et plus diversifié »
ok…
Mais bon, a priori très bien, très chouette, médiateur… moi, ça fait déjà une bonne année et demie que je travaille là, je m’ennuie quand même beaucoup, donc je vois cette perspective d’un bon œil. Parler aux visiteurs, expliquer des œuvres, tout ça, c’est chouette à apprendre. On va recevoir des dossiers pédagogiques à propos des prochaines expos, on sera coachés…
Évidemment, mes vieux renards de collègues ne sont pas tous convaincus, certains ont une plus longue expérience et craignent qu’il y ait derrière tout ça une belle arnaque.
Reste que Mathieu, mon supérieur, perçoit mon intérêt et me charge de sonder mes collègues pour savoir ce qu’ils en pensent et quelles améliorations ils envisagent par ailleurs pour leur fonction. Moi, qui me vis encore relativement comme « nouveau », je suis flatté d’être chargé de cela. Je m’empresse d’en parler à deux ou trois collègues que je sais intéressés par ce genre de changements. Tout le monde a plein d’idées, et elles prennent généralement la forme d’un consensus tacite. Je fais donc un document, ça me prend pas mal de temps quand même, je veux faire ça bien et montrer que je suis évidemment capable d’un tel travail. Je l’envoie comme convenu à Mathieu.
Notre document est concis, bien foutu, j’ai réellement réussi à agréger une dynamique sur ce truc. Je l’ai relu récemment et il faut dire qu’il a gardé une rare pertinence pour Bozar, c’étaient vraiment de réelles suggestions utiles et constructives qui auraient objectivement rendu le travail plus performant et efficace. Il n’y avait qu’à gagner à faire ces changements. Vraiment.
Entre-temps donc, on est devenus médiateurs. On reçoit des badges de médiateurs. Des petits badges comiques à l’endroit du public pour nous identifier et une vidéo qui explique la prochaine exposition qui aura lieu au Bozar. On a aussi le droit d’assister à la visite guidée faite spécialement pour nous. Très vite, on se rend compte que ça ne change quasiment rien à notre travail. On a juste le droit, ou parfois l’obligation à certains moments, de parler à des visiteurs qui nous poseraient des questions. Ce faisant, en laissant de côté notre tâche première, la surveillance des biens et des personnes dans les expositions, on se rend très vite compte que c’est un problème car cela fait plus de travail pour pas un euro en plus, mais du coup, on s’adapte : on ne « médiatise » pas beaucoup. Et personne ne nous en fera le reproche. Bizarre pour Bozar.

Des années après, pendant les deux années où j’étais délégué syndical au Bozar, je vais apprendre la raison de cette « amélioration » : pour travailler dans la sécurité des biens et des personnes en Belgique, depuis la loi Tobback, il faut suivre une formation et obtenir un diplôme pour ce faire. Et quand tu as fait ça, il y a un barème, un salaire réglementé qui va avec. Conséquence : on ne peut pas légalement être gardien de salle sans ce diplôme. Je découvre aussi que durant les réunions syndicat VS direction, lorsque la représentante syndicale de la FGTB Pascale Vallois, s’adresse à la direction à propos des gardiens de salle – sans savoir que j’en avais été un – elle leurs en parlait comme de « vos illégaux ».
Nous étions donc les illégaux, leurs illégaux, une équipe d’une vingtaine de gardiens dont le statut légal était caduque. Avec néanmoins l’approbation des syndicats…
Cherry on top, nous n’avions que des CDD de trois mois, suivis d’un mois de chômage (ndlr : on re-signait alors un nouveau contrat de trois mois. Certains faisaient ça depuis 18 ans et continuent encore à le faire aujourd’hui en 2026) et c’était aussi une situation illégale puisque une entreprise belge ne peut, si la tâche est intrinsèquement nécessaire au bon déroulé de l’entreprise, la proposer en CDD (en l’occurrence, centre d’art > expositions > gardiens > CDI).

C’était la vraie raison pour laquelle ils ont voulu « améliorer nos conditions » et nous ont gentiment proposé de devenir médiateurs culturels.
Je n’ai bien entendu jamais eu de nouvelles de notre document, qui a fini dans la corbeille un matin après une lecture rapide, cynique et diagonale, et accompagné d’un « ah ils sont gentils ceux-là, mais ça c’est pouêt-pouêt ».