Mai 68

Un peu d’histoire aujourd’hui. Ce n’est pas parce qu’on est dans le Bozo qu’on ne va pas faire d’histoire, et même si le présentisme domine tout ici, dans un rapport, comme je le disais, aux contemporains très morbide. Mais ce n’est pas notre époque qui m’intéresse ici : ce sont les années 60.
Tout le monde le sait, une chose importante est arrivée dans les années 60, disons dans tous les pays industrialisés. L’affaire a commencé aux États-Unis et a sans doute eu son point d’apogée à Paris en mai 68. Je parle évidemment de ces révoltes étudiantes, mais aussi ouvrières, qui ont traversé la société et qui l’ont profondément bouleversée malgré – ou grâce à – leur « ratage » tout relatif. Une littérature abondante existe là-dessus, je ne m’appesantirai pas.
Car ce qui nous intéresse ici c’est bien sûr notre Povr Bozo 🙂
Et d’autant plus que s’y prépare une exposition sur les cinquante ans de mai 68. Dans cette exposition, petite anecdote au passage, je pense qu’ils montreront un tableau d’Asger Jorn — je crois, je ne suis plus très sûr —, un petit tableau pas très important et pas très intéressant. Mais surtout, je constate que dans cette exposition aucune place n’est réellement faite à l’importance historique qu’a eue le mouvement situationniste dans l’apport esthétique et plastique déterminant lors des événements de 1968 : les slogans, les pancartes, les affiches, la très grande majorité des formes inventives et poétiques qu’ont prises les slogans de cette révolte étaient pourtant issus du mouvement situationniste. Pourtant, dans l’exposition faite dans le ventre du BOZO, aucun mot là-dessus, aucune place faite à Guy Debord et à ses amis. On m’avait demandé de préparer un peu le terrain sur cette exposition et je constate que rien n’a été retenu concernant les situationnistes, ce que, par ailleurs, j’affecte personnellement. Je ferai donc une proposition de projection des films de Guy Debord, dont In girum imus nocte et consumimur igni, mais cette proposition sera poliment oubliée. J’en parlerai alors à Sophie Lauwers, responsable des expositions, ma cheffe, qui n’aura pas peur de me dire — c’est l’avantage parfois des Flamands — que « la prestigieuse institution qu’est Bozar (très politique et très proche du pouvoir fédéral et de la royauté) ne peut pas tout faire », comprendre qu’elle se garde évidemment de mettre en avant ces empêcheurs de tourner en rond comme Guy Debord. Ou moi-même d’ailleurs : elle me glisse par ailleurs qu’il existe d’autres institutions et que, si j’en ressens le besoin, je pourrai très bien travailler ailleurs. Voilà : la simple mise en cause de l’absence, en termes de sérieux historique, des situationnistes me fait entendre une remarque m’invitant à quitter les lieux. Si cela montre la vivacité de la blessure que le situationnisme a pu infliger à la société, cela montre aussi le manque de déontologie, de scrupule envers l’histoire, ses visiteurs et, accessoirement, de ses travailleurs comme moi.

Mais sortons de cette anecdote. Ce qui m’intéresse surtout, c’est que j’ai découvert qu’en Belgique, mai 68 — ou plutôt l’année 1968 — s’est résumé à des affrontements d’étudiants. Vous me direz : comme en France. Eh bien pas du tout, parce qu’en Belgique les étudiants ont tapé non pas sur des CRS, mais sur d’autres étudiants. En l’occurrence, les étudiants flamands se sont battus avec les étudiants francophones, parce que les étudiants flamands voulaient leur autonomie universitaire. Et c’était bien légitime.
Je vais devoir un peu raccourcir les choses, tant pis pour ceux que cela frustre. Les étudiants flamands voient leurs revendications acceptées et on leur donne, en gros, la possibilité d’avoir leur propre université en néerlandais. Qu’est-ce qu’ils vont faire à ce moment-là ? Le désamour étant encore fumant, ils vont reconstruire leur université sur des bases tout à fait différentes de celles d’avant, c’est-à-dire de celles des universités francophones. Les universités francophones en Belgique s’appuyaient grosso modo sur des corpus et des pensées françaises, très riches à cette époque et fort puissantes. Ce courant traversera l’Atlantique en y perdant quelques plumes (voir Le Sexe des Modernes, Eric Marty) et prendra le nom de French Theory. C’est là que commence le malentendu. Les Flamands vont donc se débarrasser de l’influence française et faire une forme de tabula rasa de leurs références universitaires, car dans un esprit clairement revanchard qui sourd encore de la culture flamande aujourd’hui comme un impensé, ils vont faire appel à l’autre université, l’autre culture universitaire en expansion ces années-là : l’université américaine. Tous leurs campus se structureront jusqu’à aujourd’hui sur le modèle américain.
Ce changement de paradigme aura de fortes conséquences dans les années qui suivront, mais surtout aujourd’hui. On connaît ces différences, elles sont bien documentées pour que je m’abstienne de le faire ici. Les universités francophones continuent de s’appuyer sur ces corpus francophones, donc sur un corpus disons « universaliste ». Et en face, la tradition américaine est très différente : protestante, beaucoup moins universaliste, beaucoup plus communautariste.

Lorsque je travaillais au Bozar, je travaillais avec des gens qui avaient été formés dans une université avec une toute autre approche du sociétal. Je le voyais très nettement dans le projet dans lequel je travaillais, qui s’appelait Next Generation, Please. Et cela se voyait d’autant plus dans les jeunes générations, disons les personnes nées après 1990.
Clairement, ces personnes épousaient à l’époque cette pensée qu’on a appelée plus tard le mouvement woke. Elles embrassaient ces théories avec très peu de réserves et de retenue. Je sentais qu’il y avait là deux sociétés qui s’affrontaient : une aux racines plus françaises et une autre plus américaines. Deux sociétés qui se parlent peu et qui ont beaucoup de mal à se comprendre.
Et que les choses soient claires : même si je respecte le mouvement militant woke, qui se bat pour de très bonnes raisons, je continue de penser — malgré l’instrumentalisation qui en est faite dans le binarisme absurde « anti-wokisme contre wokisme » où, si vous critiquez, vous êtes aussitôt catalogué comme quelqu’un d’extrême droite ou réactionnaire — qu’il y avait là une incommunicabilité patente et souvent volontaire.
D’autant plus que ces générations, dans ce moment militant, n’excellaient pas par leur capacité au dialogue : elles écrasaient plutôt la discussion, n’hésitant pas à mettre la morale de leur côté. Cela avait évidemment des effets sur les personnes d’une génération plus ancienne, qui n’avaient pas été formées de cette manière et qui gardaient une forme d’attachement à l’universalisme. Mais au Bozar, ces personnes se sont, pour la plupart sans s’en rendre compte, ralliées à ces idéologies qu’elles considéraient comme légitimes et dans l’air du temps. Après tout, chaque époque a ses militants, ses combats, et beaucoup considéraient que le wokisme avait toute sa place au Bozar sans qu’il doive nécessairement être questionné, ni même discuté.

On voit qu’entre temps — pour paraphraser Guy Debord — « leur révolte est devenue un conformisme », et ce dans la majorité des institutions culturelles.
À l’époque, dans un premier temps, j’avais fait un pas en arrière pour prendre le temps de l’analyse. Mais j’ai ensuite réalisé qu’une certaine violence m’avait été faite par ces soldats du Juste.
Après un an ou deux d’analyse critique, j’en suis venu à constater qu’une grande partie de ces discours, qui ne tendaient pas à m’inclure dans un dialogue et étaient par là même excluants, se révélaient violents envers moi comme envers d’autres, réactionnaires, et qu’ils ont par ailleurs eu de graves conséquences sur nos sociétés ces dernières années avec la montée des populismes de droite partout.