Le mess (comme pour les militaires)

Officiellement, Bozar était une grande institution culturelle, ouverte, progressive, inclusive. En pratique, il existait une géographie très nette des places, et pas si cachée que ça d’ailleurs. Le public ne se pose jamais vraiment la question : il croit à l’humanisme affiché, à la bienveillance supposée envers le personnel, à la grandeur naturelle de la culture. Tout semble aller de soi. Il suffisait pourtant de faire un pas de côté pour voir que cette institution n’avait rien d’aussi horizontale qu’elle le prétendait.

J’avais l’uniforme des gardiens de salle. J’étais physiquement indispensable mais symboliquement périphérique. On faisait partie du décor, discrets. Néanmoins, sur l’heure de midi, tout le personnel se retrouvait dans le même réfectoire. En théorie, aucune séparation. En pratique, une cartographie très claire : les coordinatrices ensemble, les équipes techniques ailleurs, les gardiens encore ailleurs. (les gens « d’en face VS les gens « d’en face », j’y reviendrai).
Personne n’avait décrété cette division, elle existait simplement. Et moi, je trouvais ce genre de séparation simplement inutile et contre-productive : au fond nous travaillions tous pour le même projet. Je me dirige un jour vers la table des coordinatrices pour m’asseoir. Ce n’était pas un geste provocateur, c’était un geste sincère : j’avais un véritable intérêt artistique et institutionnel. Je voulais participer à cette aventure culturelle, comprendre, m’intégrer, échanger. C’était peut-être naïf, mais authentique. S’il y avait une chaise libre, je pouvais m’asseoir. Rien ne l’interdisait. Je demande si je peux me joindre à elles. Il y a un flottement, un micro-silence, une hésitation presque imperceptible. Dans leurs regards, on pouvait lire quelque chose comme : qu’est-ce qui l’autorise à franchir cette limite implicite ? Elles ne pouvaient pas refuser. Ma demande était polie, mais elle déplaçait une frontière invisible. Je me présente, en précisant que je travaille dans les salles — ce qui était évident vu mon accoutrement archaïque. J’engage la conversation. Oui, je savais que cela pouvait surprendre qu’un gardien parle d’accrochage, de cohérence curatoriale, de choix scénographiques. Mais je ne suis pas neuf dans le domaine, et je passais mes journées devant les œuvres. Je les voyais vivre dans l’espace. Je réfléchissais.
Ce qui m’a frappé, ce n’était pas une hostilité ouverte, mais un léger malaise, comme si le simple fait que je parle à égalité produisait un décalage. Rien n’était dit, tout était là.
Je n’ai pas renouvelé souvent l’expérience. Les jours suivants, certaines ne me rendaient plus mon bonjour. Une en particulier, très froide, très « flamande », ne saluait jamais. Pourtant, nous travaillions tous à la bonne tenue de leurs expositions.

Lors d’une exposition, un tableau venu de Vérone – je ne me rappelle plus s’il était de Mansueti ou de Franscesco dai Libri- avait été protégé par un plexiglas posé trop près. Avec le temps, la pression avait fait que le plexi touchait la toile et que la matière picturale commençait à se soulever. Je l’ai vu assez vite et j’ai prévenu ma hiérarchie. Quelques minutes plus tard la coordinatrice, Rocio, arrive, visiblement inquiète. Elle constate, comprend, et me remercie sincèrement.
Quelques semaines plus tard, elle monte une nouvelle exposition, assistée par Marie. C’est la première fois que je rencontre Marie, elle est l’assistante de Rocio sur cette exposition et dont je deviendrai plus tard le collègue de bureau. À ce moment-là, mes supérieurs directs avaient compris que ma place n’était peut-être pas simplement de tourner en rond dans des salles en silence.
En parcourant l’exposition en montage, je remarque un accrochage problématique : artistiquement, l’ensemble manque de cohérence. Mais surtout — et là, je peux plus ou moins me permettre d’éventuellement oser dire quelque chose — une œuvre est placée dans un axe de circulation étroit, directement exposée au flux des groupes. C’est un point concret, technique, lié au passage public. En tant que gardien, je peux parler sécurité, circulation, dynamique des groupes. C’est légitime. À partir de là, je glisse que, sur le plan artistique aussi, la pièce gagnerait à être déplacée. Je m’adresse à Marie, avec précaution car je sens immédiatement qu’elle n’est pas à l’aise ; son corps le dit. Elle reconnaît la pertinence de la remarque et précise qu’elle en touchera un mot à la coordinatrice principale.
Rien ne change pourtant.
Quelques jours plus tard, je croise Rocio qui se souvient de moi e tme salue, je lui fais remarquer que le choix a donc été de maintenir l’accrochage et je comprends immédiatement qu’elle découvre le problème. Marie n’a rien transmis. Sans doute pas par malveillance, plutôt une forme de mollesse dans sa position, un manque d’élan, pas vraiment proactive. Et sans doute aussi la crainte que relayer la remarque d’un gardien puisse fragiliser sa propre place. L’information s’est arrêtée là.
Je lui expose directement le problème. Elle ne me rabroue pas, elle ne défend pas le dispositif. Elle prend un temps, réfléchit, puis presque avec énergie, s’exclame : « Oui, mais bien sûr, c’est tellement ça ! Vous qui êtes sur le terrain, vous voyez ce genre de choses ! On devrait plus souvent faire appel à cela ! ». Elle quittera Bozar quelques semaines après.

Ce qui m’a frappé, au fond, ce n’est pas l’erreur d’accrochage, mais le mécanisme : ce qui vient d’en bas ne circule pas toujours, non pas forcément par mépris, mais par inertie, par prudence, par gestion de position. Ma place était ambiguë, officiellement subalterne mais intellectuellement engagée, chargé de surveiller mais attentif aux formes et aux cohérences spatiales. Partager un coin de table ou exprimer un avis sur l’accrochage, l’idéologie de Bozar n’imaginait pas cela à la place d’un gardien de salle. En parlant, je déplaçais quelque chose. Et ce qui dérange le plus, ce n’est pas la contestation frontale ; c’est la parole latérale, celle qui vient d’un endroit où elle n’est pas censée se formuler.