La fête du personnel
Chaque année, selon une vieille habitude corporate de mauvais goût, il existait ce moment, cette journée appelée la fête du personnel. C’était évidemment un moment difficile pour tout la plupart et seule une petite partie du personnel s’y rendait avec plaisir.
Ces fêtes du personnel, nombre de romanciers comme Zola ou Proust en ont à l’occasion donné les meilleures descriptions donc bon, je ne vais pas m’y mesurer ici, mais…
Le lieu – un centre culturel censé incarner la culture et proposer des perspectives pour l’avenir et être la vitrine du monde contemporain – se transformait pourtant en théâtre d’une mascarade lugubre. À travers les rires et les gestes mesurés, la mainmise de la hiérarchie se faisait sentir, toujours présent, toujours visible. Les gens de pouvoir attendaient simplement que la fête passe. Ils étaient là en spectateurs, détachés, observant, mais sans engagement réel dans le jeu social. Habitués qu’ils étaient aux mondanités, ils n’auraient par exemple jamais bu un peu trop.
Juste en dessous, les décisionnaires, chefs d’équipe et responsables intermédiaires devaient composer avec cette situation qui s’avérait pour eux plus complexe : ils se devaient de faire mine de se montrer attentifs, affables, mesuraient chaque geste et chaque mot, balançaient politesse et représentation pour naviguer et interagir avec le reste du personnel. Leur effort était palpable, chaque sourire calculé, chaque mot mesuré, une forme de maîtrise de soi et l’art de la convenance étaient la condition indispensable pour traverser ce moment.
Au milieu de cette scène sociale, seul un très petit nombre de personnes – je l’ai dit – croyait réellement à la fête. Ces individus venaient grosso modo des classes populaires mais travaillaient dans les bureaux, « en face » du palais : des comptables, des assistants, des employés de bureau qui possédaient ce goût populaire et cette capacité à se divertir. Ils participaient authentiquement, riaient, faisaient preuve d’enthousiasme sincère, et leur plaisir, même discret, servait de modèle aux autres. L’avantage : on pouvait copier leurs grimaces, leurs rires et leur façon de se comporter, et ainsi composer le masque social de l’amusement que chacun devait endosser. Mais c’était aussi ceux qui à mes yeux étaient dupes et incultes politiquement 🙂
Pour le reste du personnel, ceux qui travaillaient dans le palais — le personnel opérationnel, les équipes en contact direct avec les événements — l’effort était différent mais tout aussi visible. On se montrait parfois en surjeu, adoptant un masque social soigneusement construit. Mais personne parmi eux n’en était dupe : ils percevaient la mise en scène, la fausse égalité, le carnaval social où la hiérarchie persistait. L’intelligence et le bon sens les maintenaient sur leurs gardes, malgré l’apparente bonne humeur, ils n’étaient pas dupes des intentions de la direction et accueillaient le moment avec acceptation mais restaient au seuil, près des buffets ou des portes – j’étais alors de ceux des portes – tandis que les gens de pouvoir – quand ils étaient présents – occupaient les lieux les plus visibles : la piste de danse mais sans danser, l’espace des discours, bref : le centre, c’est à dire le haut d’un sol plat. Les gestes et répliques de ces chefs étaient romanesques : bons mots, flatteries, alliances discrètes, toujours accompagnés d’une conscience aiguë du pouvoir.
Les corps « d’en face » par contre portaient leur histoire : fatigue, traces du travail, mains abîmées, vêtements de fête décalés, embarras face au protocole. Les petites humiliations proustiennes se glissaient partout : un prénom mal prononcé, un salut ignoré, une blague qui séparait ceux qui comprenaient des autres. Tout cela contribuait à un mélange étrange, hors du temps, mais tangible.
La musique populaire était censée mettre tout le monde à l’aise, donner l’impression que chacun pouvait participer, s’amuser et se sentir validé. Obscénité.
Au cœur de cette fête, le paradoxe du lieu se révélait pleinement : en reproduisant des scènes de prestige désuètes, imitation maladroite et moisie des cérémonials aristocratiques des lieues de la culture horizontale et authentiquement inclusive que l’institution prétendait incarner, le symptôme d’une médiocrité institutionnelle latente émergeait ainsi à ciel ouvert. Médiocrité.