Dans les salles
Cela fait bientôt deux ans que je travaille au Bozar, et avec le temps mon étonnement s’est transformé en constat. Au début, j’étais surpris ; aujourd’hui je le suis moins, mais je demeure frappé par une chose : sur près de trois cents personnes, très peu semblent réellement s’intéresser à l’art. Beaucoup sont là parce qu’ils ont un emploi, et ils auraient pu l’exercer ailleurs. L’art en soi ne paraît pas être leur moteur. Cela me semble injuste pour tous ces étudiants qui sortent des écoles d’art, qui ne trouvent pas de travail et qui seraient prêts à occuper n’importe quelle fonction — gardien de salle, agent d’accueil, entretien — simplement pour être au contact des œuvres.
Mes collègues de salle et les autres qui nous entouraient n’avaient pour la plupart aucune formation artistique. Leur rapport à l’art était une affaire de goût souvent situé socialement : il fallait que ce soit beau, bien peint, avec de belles couleurs, immédiatement lisible. Sinon, cela prêtait à ironie ou à indifférence. Ce n’était pas une hostilité construite, ni une critique argumentée ; c’était un rapport spontané, presque réflexe, qui renvoyait à une conception très précise de ce que l’art “doit” être. Et comme il n’y avait pas de formation artistique pour déplacer ou complexifier ce rapport, il restait tel quel, assumé, tranquille. Mais mes collègues d’alors étaient aussi très vivants, ils aimaient rire, s’indigner, ils s’intéressaient les uns aux autres, on allait boire des verres, de vraies rencontres avaient lieu, des intrigues amoureuses aussi…
« En face », les bureaux situés galeries Ravenstein, et en face de « en face » le Palais des Beaux-Arts conçu par Victor Horta. Cette division évoque la recherche du temps perdu, les salons lumineux d’un côté, les offices et les circulations invisibles de l’autre. Les étages nobles face aux dessous du bâtiment. Ceux qui travaillaient en sous-sol ou dans les salles — la majorité — formaient en quelque sorte le “petit peuple” de l’institution. J’en faisais partie. l’institution elle-même était, et reste toujours profondément hiérarchisée, avec une verticalité très marquée — j’en ai déjà touché un mot ailleurs.
Après deux ans et demi, je suis passé de l’autre côté, dans les bureaux. Et c’est là que l’atmosphère m’a semblé la plus dure. elle n’encourageait ni les échanges ni les dialogues transversaux. On travaille dans la culture, au contact des artistes — du moins en théorie. Car, dans les faits, les artistes vivants dérangeaient. C’est vrai qu’ils ont un ego, des exigences, des inquiétudes, des revendications ; ils demandent de l’attention, du dialogue, parfois du conflit. Un artiste vivant complique les choses. À bien des égards, l’artiste idéal semblait être l’artiste mort : il ne discute pas, ne conteste pas, ne demande rien. Il est patrimonial, stabilisé, administrativement confortable. Cette préférence implicite dit quelque chose du rapport entretenu à l’art : on valorise l’œuvre consacrée, figée, beaucoup moins le processus vivant, instable, imprévisible.
Je repense notamment à la cheffe des coordinatrices, Sophie Lauwers. C’était une femme d’une sécheresse et d’une dureté rare. Tout dans son visage exprimait l’inflexibilité. Elle pouvait se montrer aimable, mais toujours avec une dimension stratégique, presque cynique. Lorsqu’elle traversait les couloirs, elle m’évoquait Ma’ Dalton, la mère des 4 frères Dalton, drôle de référence que je n’ai jamais bien comprise moi-même et pourtant c’était clair que cette figure autoritaire sortie d’un roman imposait immédiatement une distance. Je ne ferai pas son portrait maintenant.
Ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas tant la hiérarchie en soi — elle existe partout — que la forme qu’elle prenait ici. Une morgue, parfois une absence élémentaire de courtoisie. Des collègues, le plus souvent « d’en face » qui vous croisaient sans saluer alors qu’ils savaient parfaitement qui vous étiez. Ce sont des détails, mais répétés, ils construisent un climat. Bien sûr, il y avait aussi des différences culturelles, des habitudes diverses. L’addition : vieille culture flamande + lutte des classes = très difficile.
Au fond, ce qui me trouble encore, c’est ce paradoxe : travailler dans un lieu dédié à la culture et à la création, et y rencontrer si peu de curiosité véritable, si peu d’élan partagé autour de ce qui devrait pourtant rassembler ces centaines de personnes. La structure est peut-être en cause, les positions qu’on finit par incarner aussi. Mais il reste cette question : comment un lieu consacré à l’art peut-il produire une atmosphère aussi peu habitée par lui ?
Rétrospectivement, je garde un meilleur souvenir de mes années de gardien grâce à Andrea, Ibrahim, Andrea, Karl, Hesham, Barbara, Murielle, Nathalie, Gaël, … que de celles passées dans les bureaux, les positions y semblaient davantage incarnées, figées, les individus devenaient leurs fonctions. Les rencontres y étaient plus difficiles.(euphémismes que je me garde de déplier plus tard) Dans les salles, malgré la rudesse de certaines conditions, au fond il y avait cette chose toute simple, plus d’humanité.