Pourquoi Tailleba…
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Pourquoi ceux qui me persécutent me prêchent-ils un Dieu qu’ils n’imitent pas?
Sade, (the Marquis, of course…)
« Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés. »
Isidore L. Ducasse (Lautréamont), Poésies (1870), cité par Ph. Sollers.
C’est la rentrée, le moment de prendre certaines résolutions ; voici la mienne : « L’essentiel, pendant que nous y sommes, est de fuir les sots et nous maintenir en joie. »
Stendhal en Italie, 1817.
Goût changé. — Le changement du goût général est plus important que celui des opinions ; les opinions, avec toutes les preuves, les réfutations et toute la mascarade intellectuelle ne sont que des symptômes d’un changement de goût et certainement pas, ce pour quoi on les tient encore généralement, les causes de ce changement de goût. (…)
/ mais (des individus) ont le courage d’avouer leurs habitudes physiques et d’en écouter les exigences dans les nuances les plus fines.
F. Nietzsche in Le Gai Savoir
| In the ordinary theological universe, your duty is imposed onto you by God or society or another higher authority, and your responsibility is to do it. But in a radically atheist universe, you are not only responsible for doing your duty, you are also responsible for deciding what is your duty. There is always in our subjectivity, in the way we experience ourselves, a minimum of hysteria. Hysteria is what? Hysteria is the way we question our social, symbolic identity. What is hysteria at its most elementary? It’s a question addressed at the authority which defines my identity. It’s « Why am I what you are telling me that I am? » In psychoanalytic theory, hysteria is much more subversive than perversion. A pervert has no uncertainties while, again, the hysterical position is that of a doubt, which is an extremely productive position. All new inventions come from hysterical questioning. And the unique character of Christianity is that it transposes this hysterical questioning onto God himself as a subject…. How did we come to that unique point, which I think makes Christianity an exception? It all began with the Book of Job…. No meaning in catastrophes. Here we have the first step in the direction of delegitimizing suffering. The contrast between Judaism and Christianity is the contrast between anxiety and love. The idea is that the Jewish God is the God of the abyss of the Other’s desire. Terrible things happen. God is in charge, but we do not know what the big Other, God, wants from us. What is the divine desire? To designate this traumatic experience, Lacan used the Italian phrase, Che vuoi? « What do you want? » This terrifying question, « But what do you want from me? » The idea is that Judaism persists in this anxiety, like God remains this enigmatic, terrifying Other. And then Christianity resolves the tension through love. By sacrificing his son, God demonstrates that he loves us. So it’s a kind of an imaginary, sentimental, even, resolution of a situation of radical anxiety. If this were to be the case, then Christianity would have been a kind of ideological reversal or pacification of the deep, much more shattering Jewish insight. But I think one can read the Christian gesture in a much more radical way. This is what the sequence of crucifixion in Scorsese’s film shows us. What dies on the cross is precisely this guarantee of the big Other. The message of Christianity is here radically atheist. It’s the death of Christ is not any kind of redemption or commercial affair in the sense of Christ suffers to pay for our sins. Pay to whom? For what? and so on. It’s simply the disintegration of the God which guarantees the meaning of our lives. And that’s the meaning of the famous phrase, Eli, Eli, Lama Sabachthani. « Father, why have you forsaken me? » Just before Christ’s death, we get what in psychoanalytic terms we call subjective destitution, stepping out totally of the domain of symbolic identification, canceling or suspending the entire field of symbolic authority, the entire field of the big Other. Of course, we cannot know what God wants from us, because there is no God. This is the Jesus Christ who says, among other things, « I bring sword, not peace. » « If you don’t hate your father, your mother, you are not my follower. » Of course this doesn’t mean that you should actively hate or kill your parents. I think that family relations stand here for hierarchic social relations. The message of Christ is, « I’m dying, but my death itself is good news. It means you are alone, left to your freedom. Be in the Holy Ghost, Holy Spirit, which is just the community of believers. » It’s wrong to think that the Second Coming will be that Christ as a figure will return somehow. Christ is already here when believers form an emancipatory collective. This is why I claim that the only way really to be an atheist is to go through Christianity. Christianity is much more atheist than the usual atheism, which can claim there is no God and so on. But nonetheless it retains a certain trust into the big Other. This big Other can be called natural necessity, evolution or whatever. We humans are nonetheless reduced to a position within a harmonious whole of evolution, whatever… |
Slavoj Zizek, the pervert guide of ideology, 2012.
« Tout à coup, se profilant derrière le cercle de la lune, en un mouvement très lent d’une immense majesté, un joyau bleu et jaune étincelant a commencé à grandir à l’horizon, une lumière, une sphère délicate de couleur bleu ciel parcourue de veines blanches légèrement tourbillonnantes, s’élevait graduellement comme une perle minuscule en se dégageant d’un immense océan de mystère opaque. Il m’a fallu quelque temps pour prendre pleinement conscience qu’il s’agissait là de la Terre… de notre chez-nous. »
(Edgar Mitchell, membre de l’équipage d’Apollo XIV)
« Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l’objet de la querelle (puisqu’on a perdu la partie) pour passer à l’adversaire, et à l’attaquer d’une manière ou d’une autre dans ce qu’il est : on pourrait appeler cela argumentum ad personam pour faire la différence avec argumentum ad hominem. Ce dernier s’écarte de l’objet purement objectif pour s’attacher à ce que l’adversaire en a dit ou concédé. Mais quand on passe aux attaques personnelles, on délaisse complètement l’objet et on dirige ses attaques sur la personne de l’adversaire. On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps ou à l’animalité. Cette règle est très appréciée car chacun est capable de l’appliquer, et elle est donc souvent utilisée. La question se pose maintenant de savoir quelle parade peut être utilisée par l’adversaire. Car s’il procède de la même façon, on débouche sur une bagarre, un duel ou un procès en diffamation.
Ce serait une grave erreur de penser qu’il suffit de ne pas être soi-même désobligeant. Car en démontrant tranquillement à quelqu’un qu’il a tort et que par voie de conséquence il juge et pense de travers, ce qui est le cas dans toute victoire dialectique, on l’ulcère encore plus que par des paroles grossières et blessantes. (…)
Rien n’égale pour l’homme le fait de satisfaire sa vanité, et aucune blessure n’est plus douloureuse que de la voir blessée. (D’où des tournures telles que « l’honneur avant tout », etc). Cette satisfaction de la vanité naît principalement du fait que l’on se compare aux autres, à tout point de vue, mais surtout au point de vue des facultés intellectuelles. C’est justement ce qui se passe effectivement et très violemment dans toute controverse. D’où la colère du vaincu, sans qu’on lui ait fait tort, d’où son recours à ce dernier expédient, à ce dernier stratagème auquel il n’est pas possible d’échapper en restant soi-même poli. Toutefois, un grand sang-froid peut être la aussi salutaire : il faut alors, dès que l’adversaire passe aux attaques personnelles, répondre tranquillement que cela n’a rien à voir avec l’objet du débat, y revenir immédiatement et continuer de lui prouver qu’il a tort sans prêter attention à ses propos blessants, donc en quelque sorte, comme dit Thémistocle à Eurybiade : « Frappe, mais écoute. ». Mais ce n’est pas donné à tout le monde.
La seule parade sûre est donc celle qu’Aristote a indiquée dans le dernier chapitre des Topiques : ne pas débattre avec le premier venu, mais uniquement avec les gens que l’on connaît et dont on sait qu’ils sont suffisamment raisonnables pour ne pas débiter des absurdités et se couvrir de ridicule. Et dans le but de s’appuyer sur des arguments fondés et non sur des sentences sans appel ; et pour écouter les raisons de l’autre et s’y rendre ; des gens dont on sait enfin qu’ils font grand cas de la vérité, qu’ils aiment entendre de bonnes raisons, même de la bouche de leur adversaire, et qu’ils ont suffisamment le sens de l’équité pour pouvoir supporter d’avoir tort quand la vérité est dans l’autre camp. Il en résulte que sur cent personnes il s’en trouve à peine une qui soit digne qu’on discute avec elle. Quant aux autres, qu’on les laisse dire ce qu’elles veulent car desipere est juris gentium (C’est un droit des gens que d’extravaguer) et qu’on songe aux paroles de Voltaire « La paix vaut encore mieux que la vérité. » Et un proverbe arabe dit : « À l’arbre du silence est accroché son fruit : la paix. »
Toutefois, en tant que joute de deux esprits, la controverse est souvent bénéfique aux deux parties car elle leur permet de rectifier leurs propres idées et de se faire aussi de nouvelles opinions. Seulement, il faut que les deux adversaires soient à peu près du même niveau en savoir et en intelligence. Si le savoir manque à l’un, il ne comprend pas tout et n’est pas au niveau. Si c’est l’intelligence qui lui manque, l’irritation qu’il en concevra l’incitera à recourir à la mauvaise foi, à la ruse et à la grossièreté. »
in Dialectique éristique, Arthur Schopenhauer, 1831
Morale et style. – Tout écrivain s’aperçoit que plus il s’exprime avec précision, conscience et sobriété, plus le produit littéraire passe pour obscur, alors que lorsqu’il se laisse aller à des formulations relâchées et irresponsables, il se voit gratifié d’une certaine compréhension. Il est devenu inutile d’éviter les expressions techniques et toutes les allusions à la sphère culturelle qui n’existe plus depuis longtemps. La rigueur et la pureté d’une écriture même extrêmement simple créent bien plus une impression de vide. La négligence qui entraîne à se laisser porter par le courant familier du langage passe pour le signe de la pertinence du contact: on sait ce que l’on veut parce que l’on sait ce que veulent les autres. Considérer l’objet plutôt que la communication au moment où l’on s’exprime, éveille la suspicion: tout ce qui est spécifique, non emprunté à des schémas préexistants, paraît inconsidéré, symptôme d’excentricité, voire de confusion. La logique actuelle si fière de sa clarté a adopté naïvement cette notion pervertie du langage quotidien. Une expression vague permet à celui qui l’entend d’imaginer à peu près ce qui lui convient et ce que, de toute façon, il pense déjà. L’expression rigoureuse impose une compréhension sans équivoque, un effort conceptuel dont les hommes ont délibérément perdu l’habitude, et attend d’eux que, devant tout contenu, ils suspendent toutes les opinions reçues et, par conséquent, s’isolent, ce qu’ils refusent violemment. Seul ce qu’ils n’ont pas à comprendre leur paraît compréhensible; ce qui est réellement aliéné, le mot usé à force d’avoir servi, les touche parce qu’il leur est familier. Il est peu de choses qui contribuent à autant à démoraliser les intellectuels. Celui qui veut échapper à ce sentiment devra voir en chaque défenseur de la communication un traître à celle-ci.
Ventre creux. – Opposer les parlers ouvriers à la langue écrite est réactionnaire. Le loisir, voire l’orgueil et l’arrogance, ont conféré au discours des classes supérieures une certaine indépendance et de l’autodiscipline. Si bien que ce discours se trouve en opposition avec sa propre sphère sociale. Il se retourne contre les maîtres qui en mésusent pour commander et veut leur commander à son tour, refusant de servir plus longtemps leurs intérêts. Mais le langages des assujettis porte uniquement les marques de la domination qui, de plus, l’a privé de la justice promise par un langage autonome, non mutilé, à tous ceux qui sont assez libres pour le parler sans arrière-pensée. Le langage prolétarien est dicté par la faim. Le pauvre mâche ses mots pour tromper sa faim. c’est de leur esprit objectif qu’il attend la nourriture substantielle que lui refuse la société ; lui qui n’a rien à se mettre sous les dents se remplit la bouche de mots. C’est sa manière à lui de prendre sa revanche sur le langage. Il outrage le corps du langage qu’on lui interdit d’aimer, répétant avec une force impuissante l’outrage qui lui fût infligé à lui-même. Le meilleur des parlers du nord de Berlin ou de Cockney, prompt à la réplique et chargé de bon sens, souffre encore de ce que, dans son effort pour surmonter sans désespérer les situations désespérées, il ait du se moquer de soi-même en même temps que de l’ennemi, donnant ainsi raison au train du monde. Si la langue écrite codifie l’aliénation des classes, le redressement ne pourra se faire en régressant vers la langue parlée, mais par la pratique d’une objectivité linguistique des plus rigoureuses. Seul un parler qui transcende l’écriture en se l’intégrant saura délivrer le discours humain de ce mensonge selon lequel il serait déjà humain.
Theodor Adorno 1951. extraits de Minima Moralia