philosophie

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    S. Freud & F. Nietzsche

    Voilà bien une des plus fière arrogance de notre monde : penser sans ces deux gaillards, sans leur leçons, et donc sans l’aspect décisif de leur pensée !
    Faute de les savoir – quand on ne les éjecte pas tout bonnement aux oubliottes – je vois certains penser tout bas « pourquoi eux et pas les autres ? il y en a pleins d’autres dont on ne tient pas compte, et s’il fallait tous les considérer… »
    Si en lisant – encore faut-il lire, c’est vrai – « Le Malaise dans la culture » ou « Le Gai savoir », on y perçoit facilement l’aspect incontournable de leur travail et sa qualité indéniable*, aller plus loin dans leurs concept reste sans doute compliqué à articuler pour la plupart d’entre nous. En cause, sa nature complexe évidemment même si cela n’est pas une excuse. Et si les institutions éducatives ont une responsabilité énorme dans cet aveuglement, il y a bien sûr, et en premier lieu, les personnes dans ce qu’elles ont de plus humain qui développent elles-mêmes une résistance à leurs concepts comme on ne l’a d’ailleurs jamais vu dans l’histoire de la pensée. Il est d’ailleurs remarquable que ces auteurs avaient chacun prédit de manière si explicite ce rejet et que ces prédictions fasse à ce point l’objet d’un développement au même titre que d’autres concepts par eux inventés.
    Notre époque obtient alors ce qu’elle mérite.

    * pour cette raison, je n’ai pas évoqué à leur côté le travail de Jacques Lacan qui, à cause la nature complétement neuve de son approche, reste difficile à comprendre puisqu’il nécessite pour cela de beaucoup désapprendre. Elle est selon moi encore plus pertinente, et elle s’appuie par ailleurs beaucoup sur la pensée de nos deux gaillards.

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    La mort de Le Pen

    Si l’on peut dire de manière logique que se trouver face à la Mort, c’est être face à quelque chose de la vie. Ainsi, quand un homme meurt, les vivants se devraient de rester respectueux et dignes comme ils le sont face à la Vie. Et c’est bien souvent le cas.
    Si l’on peut comprendre que certaines victimes directes de cette personne puisse trouver dans cette disparition une forme de soulagement, ceux qui ont fêté la mort du fasciste d’extrême droite Jean Marie Le Pen se sont par là rabaissés à la vilenie qu’ils dénonçaient la veille chez ce même horrible personnage.

    Ils sont aujourd’hui outrés qu’on leur demande ce respect – qu’ils confondent d’ailleurs bêtement avec le respect pour la personne ignoble que fut Jean-Marie Le Pen.
    Leur raison principale est le refus manifeste qu’on leur enlève leur jouissance à cet endroit (car c’est aussi très dur pour l’appareil psychique de se ranger sans cesse dans le parti du Bien, cela demande nombre de sacrifice de ses pulsions) Ils estiment avoir le droit d’enfin jouir là où leur adversaire ne se mettait aucune limite dans l’obscénité. Leur jouissance ne serait pas obscène car adossées aux méfaits impardonnables – et décidément du côté du Mal – du politicien.
    Mais d’où leur vient cette charge et le besoin de s’en débarrasser de manière si sauvage ?
    C’est qu’ils voient bien que les idées d’extrême-droite continuent de conquérir les cœurs, en France et partout ailleurs. Et cela sans qu’ils ne puissent trouver pour l’instant aucun moyen de s’y opposer efficacement. Depuis 1972, ses idées n’ont fait que prendre de l’ampleur jusqu’à occuper aujourd’hui la majorité des débats publics, de ce qu’ils considèrent comme étant de droit leur débat.
    Ce désarroi s’explique ainsi, cette ascension dont ils ne comprennent manifestement pas les causes provoque en effet chez eux une profonde angoisse qui téléguide jusqu’à leur geste, pensées et discours. Dans ce moment éphémère qu’est la mort, comme des fumeurs d’opium, ils s’achètent alors cette illusion fugace qui vient calmer un instant cette angoisse, et tout aussi fugace qu’elle est, ça fait quand même une bonne jouissance.
    En réalité, l’angoisse est cet affect dont on ne se débarrasse pas comme ça : elle continuera de diriger les cœurs sur d’autres fausses routes, comme dans ce faux moment de fête.
    Si la véritable action possède ses causes propres, la réaction ne fonctionne qu’à partir de causes externes. Cette joie fut à proprement parler une réaction dictée par leur angoisse et ainsi Jean-Marie Le Pen, même dans sa disparition, aura réussi un instant à rendre réactionnaires certains qui se vivent et se revendiquent pourtant comme progressistes.

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    Lorsqu’on a plus que le trouble pour soi…

    Il est clair qu’il y a deux mondes qui s’affrontent : celui où l’individuation est réelle, créatrice et dont le talent est mutilé par des approches trop verticales, pas assez respectueuses de l’expertise propre, sans parler du fait que seule cette approche de gouvernance est réellement efficace en terme de compréhension de la complexité des enjeux, et surtout de la finesse de la réponse à apporter. Mais hélas, le haut niveau d’individuation des individus est ici nécessaire pour rendre cette approche efficace. Face à cela, il y a l’autre monde dans lequel les individus sont plus épris d’individualisme, et non d’individuation, parfois plus précaires, plus court-termistes, moins conscient de la spécificité des enjeux actuels, et qui oscillent entre l’appel à l’aide et la vision très illusoire d’un homme providentiel, et simultanément le refus d’un gouvernement des élites, jugées trop oligarchiques, pas assez exemplaire pour être digne d’être reconnues comme chefs. Le deuxième grand mouvement qui structure la société, actuellement, est bel et bien ressentimiste, du moins avec de fortes tendance à l’être : les individus sont piégés, alternant agressivité et dénigrement ; puérils, ils se sentent démunis, sans pour autant s’engager pour s’extraire de la posture de victimes. Phénomène qui fait écho à la situation clinique bien connue des patients produisant de la non-issue. Ces derniers sont extrêmement ingénieux dans l’absence de solution ; tout ce qui est proposé a déjà été tenté et c’est révélé inefficace ; tout ce qui n’a pas été tenté est dévalorisé. Leur arrogance est immense – sans doute le seul rempart défensif contre l’envahissement définitif de la mésestime de soi -, ils savent mieux que personne, eux qui ne produisent pas de solution, ce qu’est une issue. Et là, il n’y en a pas. Contre cette volonté farouche d’empêcher la production d’une issue, à la limite de la psychose, il n’est pas simple de se positionner : proposer une issue, voire plusieurs, est immanquablement rejeté – ces patients trouvant encore leur seule jouissance dans la mise en échec de leur analyste  – ne rien proposer n’enraie pas pour autant la répétition dans la non-issue. Il faut trouver un autre seuil où œuvrer, un espace où la rivalité mimétique n’a plus de prise, ou la « comparaison » comme dirait Fanon, cesse. Il faut les sortir de ce narcissisme d’être inconsolable ou inguérissable. Ce refus de l’issue est pour le malade psychique le seul signe qu’il possède encore de son sujet ; telle est sa manière de faire sujet, lui ôter ce « négatif » le rend plus agressif encore. Lorsqu’on a plus que le trouble pour soi, il est quasiment impossible de l’abandonner.    

    in « Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment », Cynthia Fleury, Gallimard, 2020.  
    #welove

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    Le bon sens, ce réflexe petit-bourgeois

    Quelques paroles de M. Poujade

    
Ce que la petite bourgeoisie respecte le plus au monde, c’est l’immanence : tout phénomène qui a son propre terme en lui-même par un simple mécanisme de retour, c’est-à-dire, à la lettre, tout phénomène payé, lui est agréable. Le langage est chargé d’accréditer, dans ses figures, sa syntaxe même, cette morale de la riposte. Par exemple, M. Poujade dit à M. Edgar Faure : «Vous prenez la responsabilité de la rupture, vous en subirez les conséquences », et l’infini du monde est conjuré, tout est ramené dans un ordre court, mais plein, sans fuite, celui du paiement. Au-delà du contenu même de la phrase, le balancement de la syntaxe, l’affirmation d’une loi selon laquelle rien ne s’accomplit sans une conséquence égale, où tout acte humain est rigoureusement contré, récupéré, bref toute une mathématique de l’équation rassure le petit-bourgeois, lui fait un monde à la mesure de son commerce. 
Cette rhétorique du talion a ses figures propres, qui sont toutes d’égalité. Non seulement toute offense doit être conjurée par une menace, mais même tout acte doit être prévenu. L’orgueil de «ne pas se faire rouler» n’est rien d’autre que le respect rituel d’un ordre numératif où déjouer, c’est annuler. (« Ils ont dû vous dire aussi que pour me jouer le coup de Marcellin Albert il ne fallait pas y compter»). Ainsi la réduction du monde à une pure égalité, l’observance de rapports quantitatifs entre les actes humains sont des états triomphants. Faire payer, contrer, accoucher l’événement de sa réciproque, soit en rétorquant, soit en déjouant, tout cela ferme le monde sur lui-même et produit un bonheur ; il est donc normal que l’on tire vanité de cette comptabilité morale : le panache petit-bourgeois consiste à éluder les valeurs qualitatives, à opposer aux procès de transformation la statique même des égalités (œil pour œil, effet contre cause, marchandise contre argent, sou pour sou, etc.). 
M. Poujade est bien conscient que l’ennemi capital de ce système tautologique, c’est la dialectique, qu’il confond d’ailleurs plus ou moins avec la sophistique : on ne triomphe de la dialectique que par un retour incessant au calcul, à la computation des conduites humaines, à ce que M. Poujade, en accord avec l’étymologie, appelle la Raison. (« La rue de Rivoli sera-t-elle plus forte que le Parlement ? La dialectique plus valable que la Raison ? ») La dialectique risque en effet d’ouvrir ce monde que l’on prend bien soin de fermer sur ses égalités ; dans la mesure où elle est une technique de transformation, elle contredit à la structure numérative de la propriété, elle est fuite hors des bornes petite-bourgeoises, et donc d’abord anathémisée, puis décrétée pure illusion : une fois de plus dégradant un vieux thème romantique (qui alors était bourgeois), M. Poujade verse au néant toutes les techniques de l’intelligence, il oppose à la «raison » petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. (« La France est atteinte d’une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel. »)
 Nous savons maintenant ce qu’est le réel petit-bourgeois : ce n’est même pas ce qui se voit, c’est ce qui se compte ; or ce réel, le plus étroit qu’aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c’est le «bon sens», le fameux bon sens des «petites gens», dit M. Poujade. La petite-bourgeoisie, du moins celle de M. Poujade (Alimentation, Boucherie), possède en propre le bon sens, à la manière d’un appendice physique glorieux, d’un organe particulier de perception : organe curieux, d’ailleurs, puisque, pour y voir clair, il doit avant tout s’aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l’argent comptant les propositions du «réel », et décréter néant tout ce qui risque de substituer l’explication à la riposte. Son rôle est de poser des égalités simples entre ce qui se voit et ce qui est, et d’assurer un monde sans relais, sans transition et sans progression. Le bon sens est comme le chien de garde des équations petites-bourgeoises : il bouche toutes les issues dialectiques, définit un monde homogène, où l’on est chez soi, à l’abri des troubles et des fuites du «rêve» (entendez d’une vision non comptable des choses). Les conduites humaines étant et ne devant être que pur talion, le bon sens est cette réaction sélective de l’esprit, qui réduit le monde idéal à des mécanismes directs de riposte.
 Ainsi, le langage de M. Poujade montre, une fois de plus, que toute la mythologie petite-bourgeoise implique le refus de l’altérité, la négation du différent, le bonheur de l’identité et l’exaltation du semblable. En général, cette réduction équationnelle du monde prépare une phase expansionniste où «l’identité» des phénomènes humains fonde bien vite une «nature» et, partant, une «universalité ». M. Poujade n’en est pas encore à définir le bon sens comme la philosophie générale de l’humanité ; c’est encore à ses yeux une vertu de classe, donnée déjà, il est vrai, comme un revigorant universel. Et c’est précisément ce qui est sinistre dans le poujadisme : qu’il ait d’emblée prétendu à une vérité mythologique, et posé la culture comme une maladie, ce qui est le symptôme spécifique des fascismes.


    
Roland BARTHES, Mythologies, 1957

  • Toi aussi, fais ton « J’aime, je n’aime pas »

     
    J’aime : le chèvrefeuille, les vaches, les gros morceaux de bois massif, les marqueurs indélébiles, le papier fin, Booba, le goût de la peau des mangues, la cuisine en Turquie, la folie douce, l’intimité, la discussion politique, la bière pils, boire de l’eau, les livres de Philippe Sollers, la musique Progressive, la chanson napolitaine, l’harmonie, les idées fixes, la nuance, le parfum des roses, la biologie, les mythes, l’histoire, les tags, les odeurs du plastique, les filles en skateboard, un espresso en Italie, Angel de Thierry Mugler, les peupliers, la musique du glacier en camionnette, le merle de 19 heure, les mondes de Pascal Quignard, les chansons mélancoliques de Cheb Hasni, les hauts plafonds, l’ombre, les sentos, le cinéma en après-midi d’été, l’odeur des tilleuls en soirée de juin, les matériaux de construction, gagner au Scrabble, l’odeur du métro bruxellois, la gentillesse, trouver un objet en rue.

    Je n’aime pas : l’impolitesse, les lecteurs de carte d’identité, les Vans, les marqueurs Stabilo, les nouvelles grosses voitures, les orchidées, le chrome, les baggys, Banksy, la pudeur, le complotisme, l’abus de pouvoir, les prêcheurs péremptoires, la frime, les buildings, les imprimantes, le positivisme, la franchise, candycrush, l’arrogance, la télévision, le gel douche, le quickstep, le conformisme, les sodas, rester au soleil, l’enthousiasme niais, marcher en chaussette dans des gouttes d’eau, les insomnies, l’autoroute, les Pringels, les chaussures de randonnées, la télévision, les mariages

    « J’aime, je n’aime pas : cela n’a aucune importance pour personne ; cela, apparemment, n’a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n’est pas le même que le vôtre. Ainsi, dans cette écume anarchique des goûts et des dégoûts, sorte de hachurage distrait, se dessine peu à peu la figure d’une énigme corporelle, appelant complicité ou irrita­tion. Ici commence l’intimidation du corps, qui oblige l’autre à me supporter libéralement, à rester silencieux et courtois devant des jouissances ou des refus qu’il ne partage pas. (Une mouche m’agace, je la tue : on tue ce qui vous agace. Si je n’avais pas tué la mouche, c’eût été par pur libéralisme: je suis libéral pour ne pas être un assassin). »

    (Evidemment inspiré par Roland Barthes)

  • Redisons ce qu’on peut faire de ce qui nous arrive en restant digne et responsable.


     Il y a, nous l’avons mentionné, des circonstances dans lesquelles, quoi qu’on fasse pour s’en prémunir, on ne peut manquer de se sentir ébranlé et de voir nos certitudes vaciller. Ces circonstances qui confrontent les corps parlants à l’impossible à supporter sont multiples et variées, mais énumérons-en à nouveau quelques-unes déjà évoquées : la puberté, une première rencontre charnelle avec le corps de l’autre, la perte d’un être cher, la perspective d’un engagement d’envergure, la perte de son statut social, une maladie grave, et plus généralement, toute conjoncture de choix forcé, c’est à dire de choix impossible à faire, mais devant lequel il est également impossible de se dérober, d’un choix qui implique, quoi qu’il arrive, une perte radicale. 

    Ces circonstances dessinent autant de moments où l’on peut se sentir ébranlé plus ou moins radicalement de notre être, avec un sentiment qui peut aller jusqu’à s’éprouver sans recours. Ce sont autant de moments heureux et/ou malheureux où le monde peut sembler changer de face, ou notre rapport aux autres se modifie de ce fait, pour devenir parfois, même furtivement, incertain. 

    Face à l’Altérité qui se manifeste alors qu’on nous, et qui, pour être nôtres, s’éprouve toutefois toujours comme radicalement étrangère, deux actions s’offrent alors au sujet. Il peut d’abord se dérober et se haïra alors lui-même de ne pouvoir convenablement faire face à ce que les circonstances exigent de lui, à savoir un choix, un engagement qui suppose une perte. La tristesse et la dépression sont à la clé de cette dérobade. Elles dureront le tant que durera la dérobade – Lacan tenait en ce sens la dépression pour la conséquence d’une lâcheté morale . Mais un sujet peut aussi se dérober sans se haïr, et en cela sans se nuire, mais en se mettant alors à en haïr d’autres, localisant en eux la haine  qu’il s’inspire du seul fait  de ne pouvoir faire le choix qui s’imposerait. Il peut encore se haïr et en haïr d’autres tout à la fois, car la première option n’empêche pas la seconde. 

    (…)

          Un arrachement inventif

     Quoi qu’il ne puisse davantage la reconnaître comme sienne, le sujet peut (…) aussi tenir compte de l’émergence de cette Altérité, consentir à composer avec elle comme avec lui-même, et s’arracher alors résolument à la prise que la haine pourrait avoir sur lui. C’est là, dans cet arrachement inventif, que la seule voie éthique qui s’offre aux sujets susceptibles de haïr. Mais tant que dure le refus de faire une place à l’Altérité qui nous habite via l’inconfort qu’elle accompagne, la haine dure elle aussi. Nulle fatalité donc à ce que cette altérité soit rejeté et porté au compte de l’autre. Se savoir exilé d’un rapport définitivement harmonieux aux autres et au monde, et assumer la responsabilité de cet exil chaque fois qu’il se rappelle à nous, offrent ainsi quelque alternative possible à la haine.  

    C’est là, dans cette alternative, qu’il devient possible de trouver une façon vivante d’être en relation avec nos (si peu) frères humains, ce qui suppose une certaine tolérance à d’autres façons de faire face à cette dysharmonie. Tolérance, le mot est lancé ! Alors ajoutons immédiatement que la tolérance doit bien sûr connaître des limites. En l’occurrence, les limites qu’on peut fixer à l’autre, spécialement quand il nous cherche des crosses (cela arrive quelques fois), sont d’autant plus convaincantes que sa haine ne fait pas trop écho à la haine de soi. Pour pouvoir le cas échéant opposer non pas la haine à la haine, mais bien plutôt la violence qui est parfois seule susceptible de l’affaiblir – on ne fait pas reculer la haine avec les bons sentiments –, il faut non seulement savoir ne pas haïr celui qui suscite en nous cette violence, mais encore ne pas s’offrir à lui en victime expiatoire. Ainsi, si la haine fait nécessairement violence celui qui l’éprouve comme à celui qu’elle vise, toute violence n’est cependant pas signe de la haine. On peut bien en effet exercer la violence sans haine, c’est-à-dire sans viser la destruction de l’Autre en tant que tel, pour lui-même – c’est peut être d’ailleurs la seule modalité d’une violence authentiquement légitime. Par ailleurs, si la haine fait toujours signe d’une certaine lâcheté en ce qu’elle procède d’une dérobade, la violence peut bien être, à certaines conditions, l’expression du courage et de la responsabilité, ce que la haine n’est jamais.
    (…)
    Si il y a ainsi que les spécialistes de la dérobade et ceux du courage, il y a surtout autant de rapports possibles à cette Altérité qu’il y a d’êtres parlants sur terre. Et on peut bien être courageux une fois, et lâche la fois suivante, rien de garanti jamais à personne d’être définitivement droit.

     in Actualité de la haine, Anaëlle Lebovitz-Quenehen. Navarin éditeur, 2020

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    Quelques gros mots… (reloaded)

    Comme une déclaration d’intentions :

    Je laisse un certain cynisme contemporain et ses slogans à son propre spectacle, je ne le prend pas au sérieux parce que je n’ai pas besoin de lui pour ce qui m’occupe ici ; ainsi que certains soi-disant surréalistes…
    Et ceux qui pensent que c’était mieux avant, du genre simple et authentique, et qui ne tentent pas de se sensibiliser aux émergences de nouvelles créations, aux choses. Celles-ci ne se présentant pas à notre perception d’elles-mêmes (personne ne nous les introduira), il faut pouvoir leur laisser une place, un vide, un calme pour leur donner l’occasion d’éventuellement apparaître (qu’on puisse en avoir/recevoir une idée).
    Ainsi que ceux qui, alors qu’ils affirment aimer les hommes et le monde, trouvent quand même toujours de quoi partir en guerre contre eux.
    Je les laisse donc car le monde est surtout si beau des fois…
    Cette mise à l’écart revient à remplacer l’examen de leur futile opinion par, comme dirait l’autre, l’analyse d’un sujet important : moi-même.


    Un Travail sur des interrogations autant que sur des affirmations ou des réponses à donner, car toutes ces questions quand même…
    Devoir y répondre, être saisi par elles ; arrogance, ad-rogare  (rogare, demander), celui qui te défie de répondre ; le piège…
    Il y a un présupposé des questions, cela veut dire alors qu’y répondre c’est accepter la façon dont la question est posée et donc accepter par là même les grilles d’analyse et de questionnement qu’elles impliquent. On prendrait ainsi le risque de voir tous les événements et tous les problèmes, se rabattre sur cette grille déformante. Piégé dans un débat miné d’avance.
    Répondre ou répliquer, c’est donc se condamner à rédupliquer les termes de la question qui est posée et, généralement, déjà signer une défaite de la pensée.
    Certaines questions nous imposent certains problèmes comme pertinents. Entrer en matière sur celles-ci, indépendamment de la vérité ou de l’erreur possible des réponses qu’on y apportera, c’est s’empêcher alors de poser les problèmes véritablement importants. Et puis parler, comme disait l’autre, c’est quand même toujours un peu sale… enfin, ça aussi, ça dépend…

    Une sociologie facile :

    J’ai quelques exigences, alors je serais élitiste ou rêveur.
    J’ai une certaine idée du goût, alors je serais snob…
    Et mon goût d’un certain éclectisme, assimilé à un exotisme indifférent et apolitique…
    Pour des riches, je serais pauvre ; pour un prolétaire, je serais un bourgeois ; pour un esprit petit-bourgeois, je serais… ; pour une personne cultivée ; pour une jeunesse branchée et bien culturée ; pour un universitaire…
     Tout cela ne fait que rabattre mon sujet (particulier) sur des classifications générales afin de mieux me « comprendre », merci.

    Serais-je donc, comme d’autres, à la merci d’une certaine haine universelle… bon…

  • Gleichschwebende Aufmerksamkeit… écouter le monde autrement…


    Freud distingue deux règles analytiques essentielles. La première est du côté de l’analysant : c’est “l’association libre”. Le patient est amené à dire tout ce qui lui passe par la tête, sans intention préalable, en suivant chaque idée qui se présente, aussi insensée et saugrenue soit-elle. Ça bouleverse le rapport de cause à effet conscient. D’où une apparence de dispersion. Mais de ce discours, qui peut sembler irrationnel, se dégage une autre logique qui est celle de l’inconscient. La seconde règle est le pendant de cette association libre, côté analyste. C’est ce que Freud a appelé “l’attention flottante”…

  • Dans la petite suite…

    (…)
    C’est le point décisif, qui achève de boucler le dispositif : le défenseur, sommé de prouver encore et encore sa version des faits, se voit opposer une fin de non-recevoir systématique, appuyée par toute une série de méthodes de réfutation profondément spécieuses. La première de ces méthodes, c’est évidemment l’hyper-criticisme ; c’est à ce niveau-là que s’opère la confusion dangereuse avec le libre-examen, dont il emprunte partiellement la forme (à savoir, la possibilité de mettre en doute tout argument d’autorité) ; cependant, là où l’hyper-criticisme s’écarte du libre-examen, c’est qu’il s’exerce au sein d’un champ de connaissance déjà conditionné par les trois points précédents (ce n’est pas la même chose de critiquer le géocentrisme au nom d’expériences scientifiques aux résultats contradictoires, comme Galilée, ou de mettre en doute la thèse officielle du 11 septembre au nom d’un fantasme paranoïaque sans aucun élément probatoire, comme Meyssan). La méthode hypercritique est bien évidemment hermétique à toute forme d’éthique de discussion fondée sur une réciprocité ; partant du credo que la meilleure défense c’est l’attaque, elle repose en fait sur un déni de toute réciprocité. Son modèle, c’est celui de l’inquisiteur et de la sorcière, pas celui du dialogue et de la confrontation de points de vue. Ce point est crucial car il explique la focalisation sur le détail, le fait que le défenseur ne peut que contre-argumenter en articulant à son tour sa défense autour de ce même détail, alors qu’une vue d’ensemble appliquée à l’ensemble de la discussion aurait tôt fait de neutraliser tout le dispositif conspirationniste. L’accusateur conspirationniste refuse d’aller sur ce terrain ; il est essentiellement accusateur et n’a pas à répondre des objections qui lui sont faites. 

    Extrait de « Notes sur une possible épistémologie conspirationniste » par Pierre Chevalier paru dans la revue n°3 de Ulenspiegel, automne 2020. à suivre ici : 1e élément : La Méthode tronquée (ou Descartes à la carte) – 2e élément : Déhiérarchisation des éléments probatoires – 3e élément : Renversement de la charge de la preuve 

  • Essentialisation de son partenaire de discussion : pas bien…


     » 4e élément : Irrecevabilité a priori des éléments de preuve et disqualification essentialiste de la défense. (…)

    Autre élément participant à cette irrecevabilité a priori des preuves, c’est la disqualification du défenseur (et de ses preuves) au nom de son Essence ou l’essentialisation de la défense. En d’autres termes, les preuves ne sont pas recevables car celui qui les apporte est forcément suspect en raison de son appartenance à un groupe qui a intérêt à soutenir la thèse officielle. Lors des débats nazis sur la question juive, il est évident que les Juifs n’avaient pas droit au chapitre, car ils étaient partie prenante — on se souvient qu’Eichmann était considéré comme un expert en la matière ; au même titre que les 700 témoins de l’avion s’écrasant sur le Pentagone avaient tout intérêt à mentir car ils étaient liés au complexe militaro-industriel. De même, aucun virologue n’est légitime dès lors qu’il s’agit de discuter de la réelle dangerosité d’un virus car son expertise le disqualifie d’entrée de jeu (il a bien dû acquérir cette expertise quelque part, ce qui détruit sa prétention à la neutralité). C’est là un arsenal pseudo-argumentaire qui — même s’il repose sur une sophistique ultra-violente — est très efficace. Son efficacité réside justement dans cette non-réciprocité ; il neutralise toute possibilité de dialogues, renforce dans leurs convictions ceux qui sont convaincus et ne laisse aucune possibilité d’échange avec ceux qui ne le sont pas. C’est un discours fondé sur l’exclusion ; c’est l’antithèse du dialogue puisqu’il va jusqu’à nier radicalement la subjectivité de l’adversaire (un élément qui souligne sa parenté avec le négationnisme, avec lequel il se confond de plus en plus). Il alterne les registres de la mauvaise sylllogistique, de l’argument ad hominem, du passionnel ; il saute de l’un à l’autre en ne laissant aucune chance à l’adversaire et en conservant l’initiative, à moins de se voir opposer un adversaire d’égale mauvaise foi. »

    Extrait de « Notes sur une possible épistémologie conspirationniste » par Pierre Chevalier paru dans la revue n°3 de Ulenspiegel, automne 2020. à suivre ici : 1e élément : La Méthode tronquée (ou Descartes à la carte) – 2e élément : Déhiérarchisation des éléments probatoires – 3e élément : Renversement de la charge de la preuve