bozo

Un journal de mon expérience professionnelle désastreuse dans le ventre du Bozo, le Palais des Beaux-arts de Bruxelles.

  • La fête du personnel

    Chaque année, selon une vieille habitude corporate de mauvais goût, il existait ce moment, cette journée appelée la fête du personnel. C’était évidemment un moment difficile pour tout la plupart et seule une petite partie du personnel s’y rendait avec plaisir.
    Ces fêtes du personnel, nombre de romanciers comme Zola ou Proust en ont à l’occasion donné les meilleures descriptions donc bon, je ne vais pas m’y mesurer ici, mais…
    Le lieu – un centre culturel censé incarner la culture et proposer des perspectives pour l’avenir et être la vitrine du monde contemporain – se transformait pourtant en théâtre d’une mascarade lugubre. À travers les rires et les gestes mesurés, la mainmise de la hiérarchie se faisait sentir, toujours présent, toujours visible. Les gens de pouvoir attendaient simplement que la fête passe. Ils étaient là en spectateurs, détachés, observant, mais sans engagement réel dans le jeu social. Habitués qu’ils étaient aux mondanités, ils n’auraient par exemple jamais bu un peu trop.
    Juste en dessous, les décisionnaires, chefs d’équipe et responsables intermédiaires devaient composer avec cette situation qui s’avérait pour eux plus complexe : ils se devaient de faire mine de se montrer attentifs, affables, mesuraient chaque geste et chaque mot, balançaient politesse et représentation pour naviguer et interagir avec le reste du personnel. Leur effort était palpable, chaque sourire calculé, chaque mot mesuré, une forme de maîtrise de soi et l’art de la convenance étaient la condition indispensable pour traverser ce moment.
    Au milieu de cette scène sociale, seul un très petit nombre de personnes – je l’ai dit – croyait réellement à la fête. Ces individus venaient grosso modo des classes populaires mais travaillaient dans les bureaux, « en face » du palais : des comptables, des assistants, des employés de bureau qui possédaient ce goût populaire et cette capacité à se divertir. Ils participaient authentiquement, riaient, faisaient preuve d’enthousiasme sincère, et leur plaisir, même discret, servait de modèle aux autres. L’avantage : on pouvait copier leurs grimaces, leurs rires et leur façon de se comporter, et ainsi composer le masque social de l’amusement que chacun devait endosser. Mais c’était aussi ceux qui à mes yeux étaient dupes et incultes politiquement 🙂
    Pour le reste du personnel, ceux qui travaillaient dans le palais — le personnel opérationnel, les équipes en contact direct avec les événements — l’effort était différent mais tout aussi visible. On se montrait parfois en surjeu, adoptant un masque social soigneusement construit. Mais personne parmi eux n’en était dupe : ils percevaient la mise en scène, la fausse égalité, le carnaval social où la hiérarchie persistait. L’intelligence et le bon sens les maintenaient sur leurs gardes, malgré l’apparente bonne humeur, ils n’étaient pas dupes des intentions de la direction et accueillaient le moment avec acceptation mais restaient au seuil, près des buffets ou des portes – j’étais alors de ceux des portes – tandis que les gens de pouvoir – quand ils étaient présents – occupaient les lieux les plus visibles : la piste de danse mais sans danser, l’espace des discours, bref : le centre, c’est à dire le haut d’un sol plat. Les gestes et répliques de ces chefs étaient romanesques : bons mots, flatteries, alliances discrètes, toujours accompagnés d’une conscience aiguë du pouvoir.
    Les corps « d’en face » par contre portaient leur histoire : fatigue, traces du travail, mains abîmées, vêtements de fête décalés, embarras face au protocole. Les petites humiliations proustiennes se glissaient partout : un prénom mal prononcé, un salut ignoré, une blague qui séparait ceux qui comprenaient des autres. Tout cela contribuait à un mélange étrange, hors du temps, mais tangible.
    La musique populaire était censée mettre tout le monde à l’aise, donner l’impression que chacun pouvait participer, s’amuser et se sentir validé. Obscénité.
    Au cœur de cette fête, le paradoxe du lieu se révélait pleinement : en reproduisant des scènes de prestige désuètes, imitation maladroite et moisie des cérémonials aristocratiques  des lieues de la culture horizontale et authentiquement inclusive que l’institution prétendait incarner, le symptôme d’une médiocrité institutionnelle latente émergeait ainsi à ciel ouvert. Médiocrité.

  • Mai 68

    Un peu d’histoire aujourd’hui. Ce n’est pas parce qu’on est dans le Bozo qu’on ne va pas faire d’histoire, et même si le présentisme domine tout ici, dans un rapport, comme je le disais, aux contemporains très morbide. Mais ce n’est pas notre époque qui m’intéresse ici : ce sont les années 60.
    Tout le monde le sait, une chose importante est arrivée dans les années 60, disons dans tous les pays industrialisés. L’affaire a commencé aux États-Unis et a sans doute eu son point d’apogée à Paris en mai 68. Je parle évidemment de ces révoltes étudiantes, mais aussi ouvrières, qui ont traversé la société et qui l’ont profondément bouleversée malgré – ou grâce à – leur « ratage » tout relatif. Une littérature abondante existe là-dessus, je ne m’appesantirai pas.
    Car ce qui nous intéresse ici c’est bien sûr notre Povr Bozo 🙂
    Et d’autant plus que s’y prépare une exposition sur les cinquante ans de mai 68. Dans cette exposition, petite anecdote au passage, je pense qu’ils montreront un tableau d’Asger Jorn — je crois, je ne suis plus très sûr —, un petit tableau pas très important et pas très intéressant. Mais surtout, je constate que dans cette exposition aucune place n’est réellement faite à l’importance historique qu’a eue le mouvement situationniste dans l’apport esthétique et plastique déterminant lors des événements de 1968 : les slogans, les pancartes, les affiches, la très grande majorité des formes inventives et poétiques qu’ont prises les slogans de cette révolte étaient pourtant issus du mouvement situationniste. Pourtant, dans l’exposition faite dans le ventre du BOZO, aucun mot là-dessus, aucune place faite à Guy Debord et à ses amis. On m’avait demandé de préparer un peu le terrain sur cette exposition et je constate que rien n’a été retenu concernant les situationnistes, ce que, par ailleurs, j’affecte personnellement. Je ferai donc une proposition de projection des films de Guy Debord, dont In girum imus nocte et consumimur igni, mais cette proposition sera poliment oubliée. J’en parlerai alors à Sophie Lauwers, responsable des expositions, ma cheffe, qui n’aura pas peur de me dire — c’est l’avantage parfois des Flamands — que « la prestigieuse institution qu’est Bozar (très politique et très proche du pouvoir fédéral et de la royauté) ne peut pas tout faire », comprendre qu’elle se garde évidemment de mettre en avant ces empêcheurs de tourner en rond comme Guy Debord. Ou moi-même d’ailleurs : elle me glisse par ailleurs qu’il existe d’autres institutions et que, si j’en ressens le besoin, je pourrai très bien travailler ailleurs. Voilà : la simple mise en cause de l’absence, en termes de sérieux historique, des situationnistes me fait entendre une remarque m’invitant à quitter les lieux. Si cela montre la vivacité de la blessure que le situationnisme a pu infliger à la société, cela montre aussi le manque de déontologie, de scrupule envers l’histoire, ses visiteurs et, accessoirement, de ses travailleurs comme moi.

    Mais sortons de cette anecdote. Ce qui m’intéresse surtout, c’est que j’ai découvert qu’en Belgique, mai 68 — ou plutôt l’année 1968 — s’est résumé à des affrontements d’étudiants. Vous me direz : comme en France. Eh bien pas du tout, parce qu’en Belgique les étudiants ont tapé non pas sur des CRS, mais sur d’autres étudiants. En l’occurrence, les étudiants flamands se sont battus avec les étudiants francophones, parce que les étudiants flamands voulaient leur autonomie universitaire. Et c’était bien légitime.
    Je vais devoir un peu raccourcir les choses, tant pis pour ceux que cela frustre. Les étudiants flamands voient leurs revendications acceptées et on leur donne, en gros, la possibilité d’avoir leur propre université en néerlandais. Qu’est-ce qu’ils vont faire à ce moment-là ? Le désamour étant encore fumant, ils vont reconstruire leur université sur des bases tout à fait différentes de celles d’avant, c’est-à-dire de celles des universités francophones. Les universités francophones en Belgique s’appuyaient grosso modo sur des corpus et des pensées françaises, très riches à cette époque et fort puissantes. Ce courant traversera l’Atlantique en y perdant quelques plumes (voir Le Sexe des Modernes, Eric Marty) et prendra le nom de French Theory. C’est là que commence le malentendu. Les Flamands vont donc se débarrasser de l’influence française et faire une forme de tabula rasa de leurs références universitaires, car dans un esprit clairement revanchard qui sourd encore de la culture flamande aujourd’hui comme un impensé, ils vont faire appel à l’autre université, l’autre culture universitaire en expansion ces années-là : l’université américaine. Tous leurs campus se structureront jusqu’à aujourd’hui sur le modèle américain.
    Ce changement de paradigme aura de fortes conséquences dans les années qui suivront, mais surtout aujourd’hui. On connaît ces différences, elles sont bien documentées pour que je m’abstienne de le faire ici. Les universités francophones continuent de s’appuyer sur ces corpus francophones, donc sur un corpus disons « universaliste ». Et en face, la tradition américaine est très différente : protestante, beaucoup moins universaliste, beaucoup plus communautariste.

    Lorsque je travaillais au Bozar, je travaillais avec des gens qui avaient été formés dans une université avec une toute autre approche du sociétal. Je le voyais très nettement dans le projet dans lequel je travaillais, qui s’appelait Next Generation, Please. Et cela se voyait d’autant plus dans les jeunes générations, disons les personnes nées après 1990.
    Clairement, ces personnes épousaient à l’époque cette pensée qu’on a appelée plus tard le mouvement woke. Elles embrassaient ces théories avec très peu de réserves et de retenue. Je sentais qu’il y avait là deux sociétés qui s’affrontaient : une aux racines plus françaises et une autre plus américaines. Deux sociétés qui se parlent peu et qui ont beaucoup de mal à se comprendre.
    Et que les choses soient claires : même si je respecte le mouvement militant woke, qui se bat pour de très bonnes raisons, je continue de penser — malgré l’instrumentalisation qui en est faite dans le binarisme absurde « anti-wokisme contre wokisme » où, si vous critiquez, vous êtes aussitôt catalogué comme quelqu’un d’extrême droite ou réactionnaire — qu’il y avait là une incommunicabilité patente et souvent volontaire.
    D’autant plus que ces générations, dans ce moment militant, n’excellaient pas par leur capacité au dialogue : elles écrasaient plutôt la discussion, n’hésitant pas à mettre la morale de leur côté. Cela avait évidemment des effets sur les personnes d’une génération plus ancienne, qui n’avaient pas été formées de cette manière et qui gardaient une forme d’attachement à l’universalisme. Mais au Bozar, ces personnes se sont, pour la plupart sans s’en rendre compte, ralliées à ces idéologies qu’elles considéraient comme légitimes et dans l’air du temps. Après tout, chaque époque a ses militants, ses combats, et beaucoup considéraient que le wokisme avait toute sa place au Bozar sans qu’il doive nécessairement être questionné, ni même discuté.

    On voit qu’entre temps — pour paraphraser Guy Debord — « leur révolte est devenue un conformisme », et ce dans la majorité des institutions culturelles.
    À l’époque, dans un premier temps, j’avais fait un pas en arrière pour prendre le temps de l’analyse. Mais j’ai ensuite réalisé qu’une certaine violence m’avait été faite par ces soldats du Juste.
    Après un an ou deux d’analyse critique, j’en suis venu à constater qu’une grande partie de ces discours, qui ne tendaient pas à m’inclure dans un dialogue et étaient par là même excluants, se révélaient violents envers moi comme envers d’autres, réactionnaires, et qu’ils ont par ailleurs eu de graves conséquences sur nos sociétés ces dernières années avec la montée des populismes de droite partout.

  • Médiateurs my ass

    Quelques mois avant la fin de mon travail avec mes collègues gardiens de salle, on est tous convoqués à une réunion, ce qui n’arrive jamais. Sont présents, on le sait d’avance, Marie Noble, chef d’un département dont on ignore par contre la raison d’être, et Albert Wastiaux, dont on ignore aussi la raison d’être mais dont il ne nous échappe pas qu’en un claquement de doigts, ce personnage lugubre et poisseux peut nous envoyer au chômage.
    Néanmoins, l’introduction n’est pas si mauvaise, puisqu’on apprend que pendant cette réunion, nous serons payés. Une heure de réunion rémunérée. Je me demande d’autant plus ce qu’ils nous veulent…
    La réunion commence par des flatteries : « votre travail est important, on vous estime beaucoup, c’est dommage et dur de rester plantés dans les salles à rien faire.» Puis ils nous expliquent que sincèrement « nous avons envie de vous proposer une amélioration de vos conditions de travail. Et cette amélioration consiste en ceci : comme vous êtes d’authentiques passionnés d’art, nous vous proposons de devenir médiateurs culturels. » On voit ça plutôt d’un bon œil même si nous ne serons pas pour autant payés plus et que nous devons continuer à nous occuper de la surveillance des objets et des personnes.
    Mais il ne faut vraiment pas vous inquiéter, nous allons vous accompagner.
    Ils nous parlaient toujours comme à des enfants, toujours. Pendant les cinq ans où je travaille là, on était des enfants.
    Nous allons donc vous accompagner, tout doucement, c’est un processus… Nous comprenons que ce n’est peut-être pas évident pour tout le monde, mais encore une fois il ne faut pas vous inquiéter : nous formons une équipe, nous serons bienveillants, et pour ceux qui ont plus de facilité, ils vont en retirer un avantage conséquent, parce que c’est une nouvelle responsabilité qu’on vous donne. On ne va pas vous payer plus, ça, on n’a pas les moyens, mais nous rendons votre travail plus intéressant et plus diversifié »
    ok…
    Mais bon, a priori très bien, très chouette, médiateur… moi, ça fait déjà une bonne année et demie que je travaille là, je m’ennuie quand même beaucoup, donc je vois cette perspective d’un bon œil. Parler aux visiteurs, expliquer des œuvres, tout ça, c’est chouette à apprendre. On va recevoir des dossiers pédagogiques à propos des prochaines expos, on sera coachés…
    Évidemment, mes vieux renards de collègues ne sont pas tous convaincus, certains ont une plus longue expérience et craignent qu’il y ait derrière tout ça une belle arnaque.
    Reste que Mathieu, mon supérieur, perçoit mon intérêt et me charge de sonder mes collègues pour savoir ce qu’ils en pensent et quelles améliorations ils envisagent par ailleurs pour leur fonction. Moi, qui me vis encore relativement comme « nouveau », je suis flatté d’être chargé de cela. Je m’empresse d’en parler à deux ou trois collègues que je sais intéressés par ce genre de changements. Tout le monde a plein d’idées, et elles prennent généralement la forme d’un consensus tacite. Je fais donc un document, ça me prend pas mal de temps quand même, je veux faire ça bien et montrer que je suis évidemment capable d’un tel travail. Je l’envoie comme convenu à Mathieu.
    Notre document est concis, bien foutu, j’ai réellement réussi à agréger une dynamique sur ce truc. Je l’ai relu récemment et il faut dire qu’il a gardé une rare pertinence pour Bozar, c’étaient vraiment de réelles suggestions utiles et constructives qui auraient objectivement rendu le travail plus performant et efficace. Il n’y avait qu’à gagner à faire ces changements. Vraiment.
    Entre-temps donc, on est devenus médiateurs. On reçoit des badges de médiateurs. Des petits badges comiques à l’endroit du public pour nous identifier et une vidéo qui explique la prochaine exposition qui aura lieu au Bozar. On a aussi le droit d’assister à la visite guidée faite spécialement pour nous. Très vite, on se rend compte que ça ne change quasiment rien à notre travail. On a juste le droit, ou parfois l’obligation à certains moments, de parler à des visiteurs qui nous poseraient des questions. Ce faisant, en laissant de côté notre tâche première, la surveillance des biens et des personnes dans les expositions, on se rend très vite compte que c’est un problème car cela fait plus de travail pour pas un euro en plus, mais du coup, on s’adapte : on ne « médiatise » pas beaucoup. Et personne ne nous en fera le reproche. Bizarre pour Bozar.

    Des années après, pendant les deux années où j’étais délégué syndical au Bozar, je vais apprendre la raison de cette « amélioration » : pour travailler dans la sécurité des biens et des personnes en Belgique, depuis la loi Tobback, il faut suivre une formation et obtenir un diplôme pour ce faire. Et quand tu as fait ça, il y a un barème, un salaire réglementé qui va avec. Conséquence : on ne peut pas légalement être gardien de salle sans ce diplôme. Je découvre aussi que durant les réunions syndicat VS direction, lorsque la représentante syndicale de la FGTB Pascale Vallois, s’adresse à la direction à propos des gardiens de salle – sans savoir que j’en avais été un – elle leurs en parlait comme de « vos illégaux ».
    Nous étions donc les illégaux, leurs illégaux, une équipe d’une vingtaine de gardiens dont le statut légal était caduque. Avec néanmoins l’approbation des syndicats…
    Cherry on top, nous n’avions que des CDD de trois mois, suivis d’un mois de chômage (ndlr : on re-signait alors un nouveau contrat de trois mois. Certains faisaient ça depuis 18 ans et continuent encore à le faire aujourd’hui en 2026) et c’était aussi une situation illégale puisque une entreprise belge ne peut, si la tâche est intrinsèquement nécessaire au bon déroulé de l’entreprise, la proposer en CDD (en l’occurrence, centre d’art > expositions > gardiens > CDI).

    C’était la vraie raison pour laquelle ils ont voulu « améliorer nos conditions » et nous ont gentiment proposé de devenir médiateurs culturels.
    Je n’ai bien entendu jamais eu de nouvelles de notre document, qui a fini dans la corbeille un matin après une lecture rapide, cynique et diagonale, et accompagné d’un « ah ils sont gentils ceux-là, mais ça c’est pouêt-pouêt ».

  • Dans les salles

    Cela fait bientôt deux ans que je travaille au Bozar, et avec le temps mon étonnement s’est transformé en constat. Au début, j’étais surpris ; aujourd’hui je le suis moins, mais je demeure frappé par une chose : sur près de trois cents personnes, très peu semblent réellement s’intéresser à l’art. Beaucoup sont là parce qu’ils ont un emploi, et ils auraient pu l’exercer ailleurs. L’art en soi ne paraît pas être leur moteur. Cela me semble injuste pour tous ces étudiants qui sortent des écoles d’art, qui ne trouvent pas de travail et qui seraient prêts à occuper n’importe quelle fonction — gardien de salle, agent d’accueil, entretien — simplement pour être au contact des œuvres.
    Mes collègues de salle et les autres qui nous entouraient n’avaient pour la plupart aucune formation artistique. Leur rapport à l’art était une affaire de goût souvent situé socialement : il fallait que ce soit beau, bien peint, avec de belles couleurs, immédiatement lisible. Sinon, cela prêtait à ironie ou à indifférence. Ce n’était pas une hostilité construite, ni une critique argumentée ; c’était un rapport spontané, presque réflexe, qui renvoyait à une conception très précise de ce que l’art “doit” être. Et comme il n’y avait pas de formation artistique pour déplacer ou complexifier ce rapport, il restait tel quel, assumé, tranquille. Mais mes collègues d’alors étaient aussi très vivants, ils aimaient rire, s’indigner, ils s’intéressaient les uns aux autres, on allait boire des verres, de vraies rencontres avaient lieu, des intrigues amoureuses aussi…
    « En face », les bureaux situés galeries Ravenstein, et en face de « en face » le Palais des Beaux-Arts conçu par Victor Horta. Cette division évoque la recherche du temps perdu, les salons lumineux d’un côté, les offices et les circulations invisibles de l’autre. Les étages nobles face aux dessous du bâtiment. Ceux qui travaillaient en sous-sol ou dans les salles — la majorité — formaient en quelque sorte le “petit peuple” de l’institution. J’en faisais partie. l’institution elle-même était, et reste toujours profondément hiérarchisée, avec une verticalité très marquée — j’en ai déjà touché un mot ailleurs.
    Après deux ans et demi, je suis passé de l’autre côté, dans les bureaux. Et c’est là que l’atmosphère m’a semblé la plus dure. elle n’encourageait ni les échanges ni les dialogues transversaux. On travaille dans la culture, au contact des artistes — du moins en théorie. Car, dans les faits, les artistes vivants dérangeaient. C’est vrai qu’ils ont un ego, des exigences, des inquiétudes, des revendications ; ils demandent de l’attention, du dialogue, parfois du conflit. Un artiste vivant complique les choses. À bien des égards, l’artiste idéal semblait être l’artiste mort : il ne discute pas, ne conteste pas, ne demande rien. Il est patrimonial, stabilisé, administrativement confortable. Cette préférence implicite dit quelque chose du rapport entretenu à l’art : on valorise l’œuvre consacrée, figée, beaucoup moins le processus vivant, instable, imprévisible.
    Je repense notamment à la cheffe des coordinatrices, Sophie Lauwers. C’était une femme d’une sécheresse et d’une dureté rare. Tout dans son visage exprimait l’inflexibilité. Elle pouvait se montrer aimable, mais toujours avec une dimension stratégique, presque cynique. Lorsqu’elle traversait les couloirs, elle m’évoquait Ma’ Dalton, la mère des 4 frères Dalton, drôle de référence que je n’ai jamais bien comprise moi-même et pourtant c’était clair que cette figure autoritaire sortie d’un roman imposait immédiatement une distance. Je ne ferai pas son portrait maintenant.
    Ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas tant la hiérarchie en soi — elle existe partout — que la forme qu’elle prenait ici. Une morgue, parfois une absence élémentaire de courtoisie. Des collègues, le plus souvent « d’en face » qui vous croisaient sans saluer alors qu’ils savaient parfaitement qui vous étiez. Ce sont des détails, mais répétés, ils construisent un climat. Bien sûr, il y avait aussi des différences culturelles, des habitudes diverses. L’addition : vieille culture flamande + lutte des classes = très difficile.

    Au fond, ce qui me trouble encore, c’est ce paradoxe : travailler dans un lieu dédié à la culture et à la création, et y rencontrer si peu de curiosité véritable, si peu d’élan partagé autour de ce qui devrait pourtant rassembler ces centaines de personnes. La structure est peut-être en cause, les positions qu’on finit par incarner aussi. Mais il reste cette question : comment un lieu consacré à l’art peut-il produire une atmosphère aussi peu habitée par lui ?
    Rétrospectivement, je garde un meilleur souvenir de mes années de gardien grâce à Andrea, Ibrahim, Andrea, Karl, Hesham, Barbara, Murielle, Nathalie, Gaël, … que de celles passées dans les bureaux, les positions y semblaient davantage incarnées, figées, les individus devenaient leurs fonctions. Les rencontres y étaient plus difficiles.(euphémismes que je me garde de déplier plus tard) Dans les salles, malgré la rudesse de certaines conditions, au fond il y avait cette chose toute simple, plus d’humanité.

  • Le mess (comme pour les militaires)

    Officiellement, Bozar était une grande institution culturelle, ouverte, progressive, inclusive. En pratique, il existait une géographie très nette des places, et pas si cachée que ça d’ailleurs. Le public ne se pose jamais vraiment la question : il croit à l’humanisme affiché, à la bienveillance supposée envers le personnel, à la grandeur naturelle de la culture. Tout semble aller de soi. Il suffisait pourtant de faire un pas de côté pour voir que cette institution n’avait rien d’aussi horizontale qu’elle le prétendait.

    J’avais l’uniforme des gardiens de salle. J’étais physiquement indispensable mais symboliquement périphérique. On faisait partie du décor, discrets. Néanmoins, sur l’heure de midi, tout le personnel se retrouvait dans le même réfectoire. En théorie, aucune séparation. En pratique, une cartographie très claire : les coordinatrices ensemble, les équipes techniques ailleurs, les gardiens encore ailleurs. (les gens « d’en face VS les gens « d’en face », j’y reviendrai).
    Personne n’avait décrété cette division, elle existait simplement. Et moi, je trouvais ce genre de séparation simplement inutile et contre-productive : au fond nous travaillions tous pour le même projet. Je me dirige un jour vers la table des coordinatrices pour m’asseoir. Ce n’était pas un geste provocateur, c’était un geste sincère : j’avais un véritable intérêt artistique et institutionnel. Je voulais participer à cette aventure culturelle, comprendre, m’intégrer, échanger. C’était peut-être naïf, mais authentique. S’il y avait une chaise libre, je pouvais m’asseoir. Rien ne l’interdisait. Je demande si je peux me joindre à elles. Il y a un flottement, un micro-silence, une hésitation presque imperceptible. Dans leurs regards, on pouvait lire quelque chose comme : qu’est-ce qui l’autorise à franchir cette limite implicite ? Elles ne pouvaient pas refuser. Ma demande était polie, mais elle déplaçait une frontière invisible. Je me présente, en précisant que je travaille dans les salles — ce qui était évident vu mon accoutrement archaïque. J’engage la conversation. Oui, je savais que cela pouvait surprendre qu’un gardien parle d’accrochage, de cohérence curatoriale, de choix scénographiques. Mais je ne suis pas neuf dans le domaine, et je passais mes journées devant les œuvres. Je les voyais vivre dans l’espace. Je réfléchissais.
    Ce qui m’a frappé, ce n’était pas une hostilité ouverte, mais un léger malaise, comme si le simple fait que je parle à égalité produisait un décalage. Rien n’était dit, tout était là.
    Je n’ai pas renouvelé souvent l’expérience. Les jours suivants, certaines ne me rendaient plus mon bonjour. Une en particulier, très froide, très « flamande », ne saluait jamais. Pourtant, nous travaillions tous à la bonne tenue de leurs expositions.

    Lors d’une exposition, un tableau venu de Vérone – je ne me rappelle plus s’il était de Mansueti ou de Franscesco dai Libri- avait été protégé par un plexiglas posé trop près. Avec le temps, la pression avait fait que le plexi touchait la toile et que la matière picturale commençait à se soulever. Je l’ai vu assez vite et j’ai prévenu ma hiérarchie. Quelques minutes plus tard la coordinatrice, Rocio, arrive, visiblement inquiète. Elle constate, comprend, et me remercie sincèrement.
    Quelques semaines plus tard, elle monte une nouvelle exposition, assistée par Marie. C’est la première fois que je rencontre Marie, elle est l’assistante de Rocio sur cette exposition et dont je deviendrai plus tard le collègue de bureau. À ce moment-là, mes supérieurs directs avaient compris que ma place n’était peut-être pas simplement de tourner en rond dans des salles en silence.
    En parcourant l’exposition en montage, je remarque un accrochage problématique : artistiquement, l’ensemble manque de cohérence. Mais surtout — et là, je peux plus ou moins me permettre d’éventuellement oser dire quelque chose — une œuvre est placée dans un axe de circulation étroit, directement exposée au flux des groupes. C’est un point concret, technique, lié au passage public. En tant que gardien, je peux parler sécurité, circulation, dynamique des groupes. C’est légitime. À partir de là, je glisse que, sur le plan artistique aussi, la pièce gagnerait à être déplacée. Je m’adresse à Marie, avec précaution car je sens immédiatement qu’elle n’est pas à l’aise ; son corps le dit. Elle reconnaît la pertinence de la remarque et précise qu’elle en touchera un mot à la coordinatrice principale.
    Rien ne change pourtant.
    Quelques jours plus tard, je croise Rocio qui se souvient de moi e tme salue, je lui fais remarquer que le choix a donc été de maintenir l’accrochage et je comprends immédiatement qu’elle découvre le problème. Marie n’a rien transmis. Sans doute pas par malveillance, plutôt une forme de mollesse dans sa position, un manque d’élan, pas vraiment proactive. Et sans doute aussi la crainte que relayer la remarque d’un gardien puisse fragiliser sa propre place. L’information s’est arrêtée là.
    Je lui expose directement le problème. Elle ne me rabroue pas, elle ne défend pas le dispositif. Elle prend un temps, réfléchit, puis presque avec énergie, s’exclame : « Oui, mais bien sûr, c’est tellement ça ! Vous qui êtes sur le terrain, vous voyez ce genre de choses ! On devrait plus souvent faire appel à cela ! ». Elle quittera Bozar quelques semaines après.

    Ce qui m’a frappé, au fond, ce n’est pas l’erreur d’accrochage, mais le mécanisme : ce qui vient d’en bas ne circule pas toujours, non pas forcément par mépris, mais par inertie, par prudence, par gestion de position. Ma place était ambiguë, officiellement subalterne mais intellectuellement engagée, chargé de surveiller mais attentif aux formes et aux cohérences spatiales. Partager un coin de table ou exprimer un avis sur l’accrochage, l’idéologie de Bozar n’imaginait pas cela à la place d’un gardien de salle. En parlant, je déplaçais quelque chose. Et ce qui dérange le plus, ce n’est pas la contestation frontale ; c’est la parole latérale, celle qui vient d’un endroit où elle n’est pas censée se formuler.

  • Alberta

    Ça fait maintenant trois mois que je travaille dans les salles. J’ai pris mes repères, j’ai compris ce qu’on attendait de moi. Le travail, en soi, n’est pas difficile, mais il est régi par une multitude de petites règles. Dans ces lieux-là, la discipline s’impose comme une évidence.
    C’est l’été, il y a l’exposition d’été : des artistes africains, quelque chose de critique, politique, exotique. Un matin, je suis à l’entrée, affecté au contrôle des tickets. Le monde de l’art attire toujours des personnages singuliers. Une visiteuse se glisse avec assurance, presque une précipitation, dans l’exposition si furtivement que je ne la repère qu’au dernier moment. Je comprends vite : soit elle n’est pas informée, soit elle choisit d’ignorer la règle : il y a un ticket à payer, fort cher pour cette exposition. Je dois donc la rattraper dans les salles : « excusez-moi madame, bonjour, vous avez besoin d’un ticket… Elle se retourne et sèchement « mais comment, non, je n’ai pas besoin de ticket, qui êtes-vous ? » Étonné, je lui dis que si, l’exposition est payante… très agacée elle me demande depuis combien de temps je travaille ici ce qui m’agace aussi un peu car je me suis rendu compte qu’elle comptait effectivement rentrer dans l’exposition en m’évitant. « Je travaille ici et vous devriez me connaître !  » je ne l’avais pourtant jamais vue, la moindre des choses serait de dire bonjour quand on ne s’est jamais rencontré, ce qu’elle avait manifestement voulu éviter.
    Pourtant le personnel du Bozar montrait généralement toujours gentiment son badge à l’entrée des expos ; je le lui rappelle et je demande donc le sien. Elle se vexe immédiatement et sort un badge, mais sans me le présenter réellement, comme si je devais me contenter de sa parole, elle continue son chemin. Cette façon d’imposer une autorité par la force, sans marquer d’arrêt et donc de considération pour ma personne me crispe, surtout venant d’une collègue. Je ne la connais pas et elle s’est déjà éloignée à plusieurs mètres, sans me répondre, pénétrant l’expo, elle s’est éloignée et me tourne maintenant le dos. Je reste un instant sans comprendre ce qui vient de se passer.
    L’heure se termine et on change de poste comme c’est l’usage, encore un peu sonné je relate l’épisode à mes collègues. Ils se regardent tous souriants et en coeur « Alberta !  » Consensus qui les fait encore plus rire ! La dame semblait avoir une réputation déjà solidement établie parmi mes collègues. Personne ne m’avait prévenu.
    Le mépris de classe entre collègues existait donc au Bozar, j’en avais fait ma première expérience avec Alberta. Et ce n’était que la première, j’apprendrai à mes dépends que la dame était coriace – à suivre…

  • Gunnar

    Gunnar était un de mes chefs directs. Tout le monde avait des chefs au bozar.
    Dans les coulisses du palais auxquelles j’avais désormais accès, je reconnaissais quelque chose de très ancien pour moi. Une manière d’être, une façon de travailler, de se tenir parmi les autres, que j’avais déjà rencontrée dans mon enfance.
    Mon grand-père maternel était grossiste en confiserie à Bruxelles. Un vrai brusseleir. Il parlait la langue avec ses amis, et avec ses concurrents qui étaient aussi ses amis. On les aurait crus sortis tout droit d’une pièce du Mariage de Mademoiselle Beulemans ou de Bossemans et Coppenolle. Mais, derrière les aspects chaleureux, il y avait dans cette manière d’être bruxelloise quelque chose de très flamand : une inquiétude permanente, une façon de faire société, une posture face au travail, à l’Autre… Quelque chose que j’ai toujours trouvé « petit », irritant, et déjà d’un autre temps.
    Je retrouvai cela au bozar qui, même s’il se situe dans le centre de Bruxelles, est occupé par plein de Flamands, et pas toujours les plus sympas (c’est d’ailleurs rare, comme vous le savez).
    Gunnar en était un. Toujours en mouvement, on le voyait courir d’un point à l’autre, les manches retroussées. Sur son visage rouge et transpirant se lisait une inquiétude sans objet. Il incarnait parfaitement cette chose si flamande : montrer que l’on travaille, et que c’est dur. Peu importe au fond que le travail le soit réellement : ce qui compte, c’est d’en exhiber les signes de la pénibilité et de l’effort.
    J’avais connu cela enfant. Je le retrouvais ici. Et je le retrouverais plus tard encore, sous d’autres formes, plus feutrées, chez mes collègues de bureau « d’en face ».
    Il faut dire que le travail, lui, fournissait largement le prétexte : il était réellement dur. Monter des escaliers avec des paravents beaucoup trop lourds, traverser le palais pour poser des plots tout aussi pesants, distribuer des audioguides à des guides et à leurs groupes bruyants, censés avoir tout préparé mais qui, dans cette organisation verticale, se croyaient supérieurs aux Gunnar et autres, et disposaient de leurs services à volonté.
    En réalité, c’était surtout que tout, malgré — et surtout à cause de la « belle organisation hiérarchique si verticale », tout était très mal organisé et était chaque fois à refaire comme si c’était la première fois.
    Les vernissages en étaient l’illustration parfaite.
    Pour les gardiens, chaque nouvelle période de travail commençait par un vernissage. Et pour moi, c’était souvent un moment presque comique : les jours précédents, je travaillais sur des chantiers qui exigeaient une organisation rigoureuse et une coordination précise. La comparaison me semblait lunaire pour une institution aussi puissante. Avec les collègues qui partageaient ce constat, nous avions toujours l’impression de revenir travailler dans un bazar plutôt qu’au bozar.
    Avec le temps, ce manque de sérieux me faisait de moins en moins rire. J’ai tenté, prudemment, ici et là, d’apporter ma contribution : questionner certaines habitudes, interroger le sens des procédures qui nous mettaient systématiquement dans le rouge, proposer des solutions plus efficaces. Cela m’a valu, dans l’ensemble, une certaine considération de la part de ma hiérarchie.
    C’est dans ce contexte qu’un jour, Gunnar m’arrêta un après-midi, à mon retour de pause. Il voulait me faire, aussi délicatement que possible, une remarque. Il commença par me demander si je me plaisais dans mon travail. Et, suivant mon affirmation, il me dit qu’il avait eu l’occasion, lors de sa carrière, de déduire une chose qui, pour lui, était certaine : il ne fallait pas poser trop de questions au bozar, il fallait laisser les choses comme elles étaient, même si elles ne fonctionnaient pas. Car il savait où menait le contraire : en tendant son bras et en pointant une porte qui était là, il me dit : il ne faut pas essayer de mieux faire, sinon c’est zou, la porte !
    C’était pour lui une prévenance, une bienveillance de me dire cela ; il ne lui apparaissait pas du tout que c’était aussi très violent et surtout un peu bête…
    Mais en cela, la sagesse populaire et son « bon sens » s’avèrent parfois implacables, ce que j’allais découvrir plus tard.
    Merci Gunnar.

  • Paul Dujardin ? c’est qui ? …ah …

    Bruxelles, 2015. Les exclus du chômage, dont je fais partie, cherchent un travail. Avec beaucoup de chance, je trouve un emploi comme gardien de salle à Bozar.
    Voilà quelques jours que j’ai commencé, au sein de l’équipe des gardiens, j’ai fait la connaissance de deux ou trois collègues. Le silence est la règle. J’essaie de m’y tenir, malgré les regards et la demande insistante de contacts sociaux de collègues qui se demandent naturellement qui est le nouveau.
    Un jour, j’entends parler d’un certain Paul Dujardin. Son nom me dit quelque chose. Je demande qui c’est, et là on me regarde très étonné. On rit de ma question, et l’on me fait aussitôt comprendre que j’ai intérêt à savoir qui il est — et surtout à en avoir peur — puisqu’il décide de ma vie ou de ma mort dans ce Palais.
    Je réponds avec cette naïveté – qui est aussi la conviction qu’au delà de la hiérarchie nous formions une équipe – « Pourquoi devrais-je avoir peur, si nous faisons notre travail ? La réponse est accueillie avec cette circonspection qu’on réserve en général à ceux qui ne parlent pas encore la même langue que le groupe. J’y reconnais là quelque chose de familier : dans certains milieux professionnels populaires branchés sur l’Imaginaire, l’autorité prend la forme d’un père, à la fois protecteur — c’est lui qui donne le travail — et menaçant — papa peut gronder. Une figure double, faite de dépendance et de crainte. Une fascination, au fond.
    Moi, qui venais du milieu artistique, nourri de philosophie et de “progressisme social”, où l’on n’a plus vraiment le mauvais goût de jouir encore de ce genre d’imaginaire, je trouvais comique qu’on puisse imaginer que Paul Dujardin, un directeur d’institution culturelle, aurait ce caractère. L’idée qu’un homme puisse être à ce point redouté m’amusait presque. J’y voyais un malentendu. (Spoiler : il l’était — et dans des dimensions stratosphériques, très loin, en vérité, de la culture sociale du monde artistique.
    C’est aussi que reconnaître une autorité à une personne, c’est souvent à la fois la lui donner et lui demander de l’exercer avec ou contre nous. Ce n’est pas mon genre de ce faire, les hommes ne sont-ils pas nés libres et égaux ? Et puis, si l’on veut un centre culturel qui fonctionne, on a tout intérêt à ne pas laisser ces comportements infuser les relations de travail, pensais-je. Or, en tant que directeur, il avait sans doute plus à cœur de faire fonctionner son institution que mes collègues ; il devait donc avoir conscience, plus que quiconque, qu’il fallait leur refuser cette fausse allégeance. (dialectique du maître et de l’esclave.)
    Quelques semaines passent. Un matin, les salles sont encore vides, je le vois enfin arriver de loin, j’étais impatient de me présenter, de faire, en quelques mots, connaissance — et, vanité discrète, de lui faire comprendre entre les lignes que si j’étais là, ce n’était pas parce que j’aimais les expositions immersives et les tatouages.
    L’homme est passé vite, sans me regarder, dans un silence étonnant. Il est déjà sorti quand je me dis qu’il devait, cette fois-là sans doute, être fort occupé.
    Deux ans plus tard, il m’adressera une phrase. Huit mots.