bozo

Un journal de mon expérience professionnelle désastreuse dans le ventre du Bozo, le Palais des Beaux-arts de Bruxelles.

  • Alberta

    Ça fait maintenant trois mois que je travaille dans les salles. J’ai pris mes repères, j’ai compris ce qu’on attendait de moi. Le travail, en soi, n’est pas difficile, mais il est régi par une multitude de petites règles. Dans ces lieux-là, la discipline s’impose comme une évidence.
    C’est l’été, il y a l’exposition d’été : des artistes africains, quelque chose de critique, politique, exotique. Un matin, je suis à l’entrée, affecté au contrôle des tickets. Le monde de l’art attire toujours des personnages singuliers. Une visiteuse se glisse avec assurance, presque avec précipitation dans l’exposition, furtivement , et je ne la repère qu’au dernier moment sans doute à cause de ses baskets furtives. Je comprends vite : soit elle n’est pas informée, soit elle choisit d’ignorer la règle : il faut payer un ticket. Je dois donc la rattraper dans l’exposition et lui dis : « excusez-moi madame, bonjour, vous avez besoin d’un ticket… Elle se retourne et me répond sèchement : mais comment, non, je n’ai pas besoin de ticket, qui êtes-vous ? Je suis très étonné. Je lui dis que si, l’exposition est payante. très agacée elle me demande depuis combien de temps je travaille ici ce qui m’agace aussi un peu car je me suis rendu compte qu’elle comptait effectivement rentrer dans l’exposition en m’évitant. Elle finit par me dire qu’elle travaille ici et que je devrais la connaître, je ne l’avais pourtant jamais vue. Quand on ne s’est jamais rencontré, la moindre des choses serait de dire bonjour, ce qu’elle semblait avoir voulu éviter. Le personnel du Bozar me montrait généralement toujours gentiment son badge avant de rentrer dans les expos ; je lui rappelle et je demande donc le sien. Elle se vexe immédiatement et s’énerve davantage. Elle sort un badge, mais sans me le présenter réellement, comme si je devais me contenter de sa parole, elle continue son chemin. Cette façon d’imposer une autorité par la force, sans marquer d’arrêt et donc de considération pour ma personne me crispe, surtout venant d’une collègue. Je lui réponds simplement que je ne la connais pas et qu’il est d’usage de présenter son badge mais elle s’est déjà éloignée à plusieurs mètres, sans me répondre, dos tourné.
    Je reste un instant sans comprendre ce qui vient de se passer. L’heure se termine et on change de poste, comme c’est l’usage. Je raconte l’épisode à mes collègues, encore un peu sonné. Ils rient et me disent que d’après ma description cela ne peut être qu’Alberta, qui semble avoir une réputation déjà solidement établie parmi mes collègues. Je réponds que c’est possible, puisqu’elle ne s’est pas présentée…
    Le mépris de classe entre collègues existait donc au Bozar, j’en avais fait ma première expérience avec Alberta.

  • Gunnar

    Gunnar était un de mes chefs directs. Tout le monde avait des chefs au bozar.
    Dans les coulisses du palais auxquelles j’avais désormais accès, je reconnaissais quelque chose de très ancien pour moi. Une manière d’être, une façon de travailler, de se tenir parmi les autres, que j’avais déjà rencontrée dans mon enfance.
    Mon grand-père maternel était grossiste en confiserie à Bruxelles. Un vrai brusseleir. Il parlait la langue avec ses amis, et avec ses concurrents qui étaient aussi ses amis. On les aurait crus sortis tout droit d’une pièce du Mariage de Mademoiselle Beulemans ou de Bossemans et Coppenolle. Mais, derrière les aspects chaleureux, il y avait dans cette manière d’être bruxelloise quelque chose de très flamand : une inquiétude permanente, une façon de faire société, une posture face au travail, à l’Autre… Quelque chose que j’ai toujours trouvé « petit », irritant, et déjà d’un autre temps.
    Je retrouvai cela au bozar qui, même s’il se situe dans le centre de Bruxelles, est occupé par plein de Flamands, et pas toujours les plus sympas (c’est d’ailleurs rare, comme vous le savez).
    Gunnar en était un. Toujours en mouvement, on le voyait courir d’un point à l’autre, les manches retroussées. Sur son visage rouge et transpirant se lisait une inquiétude sans objet. Il incarnait parfaitement cette chose si flamande : montrer que l’on travaille, et que c’est dur. Peu importe au fond que le travail le soit réellement : ce qui compte, c’est d’en exhiber les signes de la pénibilité et de l’effort.
    J’avais connu cela enfant. Je le retrouvais ici. Et je le retrouverais plus tard encore, sous d’autres formes, plus feutrées, chez mes collègues de bureau « d’en face ».
    Il faut dire que le travail, lui, fournissait largement le prétexte : il était réellement dur. Monter des escaliers avec des paravents beaucoup trop lourds, traverser le palais pour poser des plots tout aussi pesants, distribuer des audioguides à des guides et à leurs groupes bruyants, censés avoir tout préparé mais qui, dans cette organisation verticale, se croyaient supérieurs aux Gunnar et autres, et disposaient de leurs services à volonté.
    En réalité, c’était surtout que tout, malgré — et surtout à cause de la « belle organisation hiérarchique si verticale », tout était très mal organisé et était chaque fois à refaire comme si c’était la première fois.
    Les vernissages en étaient l’illustration parfaite.
    Pour les gardiens, chaque nouvelle période de travail commençait par un vernissage. Et pour moi, c’était souvent un moment presque comique : les jours précédents, je travaillais sur des chantiers qui exigeaient une organisation rigoureuse et une coordination précise. La comparaison me semblait lunaire pour une institution aussi puissante. Avec les collègues qui partageaient ce constat, nous avions toujours l’impression de revenir travailler dans un bazar plutôt qu’au bozar.
    Avec le temps, ce manque de sérieux me faisait de moins en moins rire. J’ai tenté, prudemment, ici et là, d’apporter ma contribution : questionner certaines habitudes, interroger le sens des procédures qui nous mettaient systématiquement dans le rouge, proposer des solutions plus efficaces. Cela m’a valu, dans l’ensemble, une certaine considération de la part de ma hiérarchie.
    C’est dans ce contexte qu’un jour, Gunnar m’arrêta un après-midi, à mon retour de pause. Il voulait me faire, aussi délicatement que possible, une remarque. Il commença par me demander si je me plaisais dans mon travail. Et, suivant mon affirmation, il me dit qu’il avait eu l’occasion, lors de sa carrière, de déduire une chose qui, pour lui, était certaine : il ne fallait pas poser trop de questions au bozar, il fallait laisser les choses comme elles étaient, même si elles ne fonctionnaient pas. Car il savait où menait le contraire : en tendant son bras et en pointant une porte qui était là, il me dit : il ne faut pas essayer de mieux faire, sinon c’est zou, la porte !
    C’était pour lui une prévenance, une bienveillance de me dire cela ; il ne lui apparaissait pas du tout que c’était aussi très violent et surtout un peu bête…
    Mais en cela, la sagesse populaire et son « bon sens » s’avèrent parfois implacables, ce que j’allais découvrir plus tard.
    Merci Gunnar.

  • Paul Dujardin ? c’est qui ? …ah …

    Bruxelles, 2015. Les exclus du chômage, dont je fais partie, cherchent un travail. Avec beaucoup de chance, je trouve un emploi comme gardien de salle à Bozar.
    Voilà quelques jours que j’ai commencé, au sein de l’équipe des gardiens, j’ai fait la connaissance de deux ou trois collègues. Le silence est la règle. J’essaie de m’y tenir, malgré les regards et la demande insistante de contacts sociaux de collègues qui se demandent naturellement qui est le nouveau.
    Un jour, j’entends parler d’un certain Paul Dujardin. Son nom me dit quelque chose. Je demande qui c’est, et là on me regarde très étonné. On rit de ma question, et l’on me fait aussitôt comprendre que j’ai intérêt à savoir qui il est — et surtout à en avoir peur — puisqu’il décide de ma vie ou de ma mort dans ce Palais.
    Je réponds avec cette naïveté – qui est aussi la conviction qu’au delà de la hiérarchie nous formions une équipe – « Pourquoi devrais-je avoir peur, si nous faisons notre travail ? La réponse est accueillie avec cette circonspection qu’on réserve en général à ceux qui ne parlent pas encore la même langue que le groupe. J’y reconnais là quelque chose de familier : dans certains milieux professionnels populaires branchés sur l’Imaginaire, l’autorité prend la forme d’un père, à la fois protecteur — c’est lui qui donne le travail — et menaçant — papa peut gronder. Une figure double, faite de dépendance et de crainte. Une fascination, au fond.
    Moi, qui venais du milieu artistique, nourri de philosophie et de “progressisme social”, où l’on n’a plus vraiment le mauvais goût de jouir encore de ce genre d’imaginaire, je trouvais comique qu’on puisse imaginer que Paul Dujardin, un directeur d’institution culturelle, aurait ce caractère. L’idée qu’un homme puisse être à ce point redouté m’amusait presque. J’y voyais un malentendu. (Spoiler : il l’était — et dans des dimensions stratosphériques, très loin, en vérité, de la culture sociale du monde artistique.
    C’est aussi que reconnaître une autorité à une personne, c’est souvent à la fois la lui donner et lui demander de l’exercer avec ou contre nous. Ce n’est pas mon genre de ce faire, les hommes ne sont-ils pas nés libres et égaux ? Et puis, si l’on veut un centre culturel qui fonctionne, on a tout intérêt à ne pas laisser ces comportements infuser les relations de travail, pensais-je. Or, en tant que directeur, il avait sans doute plus à cœur de faire fonctionner son institution que mes collègues ; il devait donc avoir conscience, plus que quiconque, qu’il fallait leur refuser cette fausse allégeance. (dialectique du maître et de l’esclave.)
    Quelques semaines passent. Un matin, les salles sont encore vides, je le vois enfin arriver de loin, j’étais impatient de me présenter, de faire, en quelques mots, connaissance — et, vanité discrète, de lui faire comprendre entre les lignes que si j’étais là, ce n’était pas parce que j’aimais les expositions immersives et les tatouages.
    L’homme est passé vite, sans me regarder, dans un silence étonnant. Il est déjà sorti quand je me dis qu’il devait, cette fois-là sans doute, être fort occupé.
    Deux ans plus tard, il m’adressera une phrase. Huit mots.