Alberta

Ça fait maintenant trois mois que je travaille dans les salles. J’ai pris mes repères, j’ai compris ce qu’on attendait de moi. Le travail, en soi, n’est pas difficile, mais il est régi par une multitude de petites règles. Dans ces lieux-là, la discipline s’impose comme une évidence.
C’est l’été, il y a l’exposition d’été : des artistes africains, quelque chose de critique, politique, exotique. Un matin, je suis à l’entrée, affecté au contrôle des tickets. Le monde de l’art attire toujours des personnages singuliers. Une visiteuse se glisse avec assurance, presque une précipitation, dans l’exposition si furtivement que je ne la repère qu’au dernier moment. Je comprends vite : soit elle n’est pas informée, soit elle choisit d’ignorer la règle : il y a un ticket à payer, fort cher pour cette exposition. Je dois donc la rattraper dans les salles : « excusez-moi madame, bonjour, vous avez besoin d’un ticket… Elle se retourne et sèchement « mais comment, non, je n’ai pas besoin de ticket, qui êtes-vous ? » Étonné, je lui dis que si, l’exposition est payante… très agacée elle me demande depuis combien de temps je travaille ici ce qui m’agace aussi un peu car je me suis rendu compte qu’elle comptait effectivement rentrer dans l’exposition en m’évitant. « Je travaille ici et vous devriez me connaître !  » je ne l’avais pourtant jamais vue, la moindre des choses serait de dire bonjour quand on ne s’est jamais rencontré, ce qu’elle avait manifestement voulu éviter.
Pourtant le personnel du Bozar montrait généralement toujours gentiment son badge à l’entrée des expos ; je le lui rappelle et je demande donc le sien. Elle se vexe immédiatement et sort un badge, mais sans me le présenter réellement, comme si je devais me contenter de sa parole, elle continue son chemin. Cette façon d’imposer une autorité par la force, sans marquer d’arrêt et donc de considération pour ma personne me crispe, surtout venant d’une collègue. Je ne la connais pas et elle s’est déjà éloignée à plusieurs mètres, sans me répondre, pénétrant l’expo, elle s’est éloignée et me tourne maintenant le dos. Je reste un instant sans comprendre ce qui vient de se passer.
L’heure se termine et on change de poste comme c’est l’usage, encore un peu sonné je relate l’épisode à mes collègues. Ils se regardent tous souriants et en coeur « Alberta !  » Consensus qui les fait encore plus rire ! La dame semblait avoir une réputation déjà solidement établie parmi mes collègues. Personne ne m’avait prévenu.
Le mépris de classe entre collègues existait donc au Bozar, j’en avais fait ma première expérience avec Alberta. Et ce n’était que la première, j’apprendrai à mes dépends que la dame était coriace – à suivre…