Gunnar

Gunnar était un de mes chefs directs. Tout le monde avait des chefs au bozar.
Dans les coulisses du palais auxquelles j’avais désormais accès, je reconnaissais quelque chose de très ancien pour moi. Une manière d’être, une façon de travailler, de se tenir parmi les autres, que j’avais déjà rencontrée dans mon enfance.
Mon grand-père maternel était grossiste en confiserie à Bruxelles. Un vrai brusseleir. Il parlait la langue avec ses amis, et avec ses concurrents qui étaient aussi ses amis. On les aurait crus sortis tout droit d’une pièce du Mariage de Mademoiselle Beulemans ou de Bossemans et Coppenolle. Mais, derrière les aspects chaleureux, il y avait dans cette manière d’être bruxelloise quelque chose de très flamand : une inquiétude permanente, une façon de faire société, une posture face au travail, à l’Autre… Quelque chose que j’ai toujours trouvé « petit », irritant, et déjà d’un autre temps.
Je retrouvai cela au bozar qui, même s’il se situe dans le centre de Bruxelles, est occupé par plein de Flamands, et pas toujours les plus sympas (c’est d’ailleurs rare, comme vous le savez).
Gunnar en était un. Toujours en mouvement, on le voyait courir d’un point à l’autre, les manches retroussées. Sur son visage rouge et transpirant se lisait une inquiétude sans objet. Il incarnait parfaitement cette chose si flamande : montrer que l’on travaille, et que c’est dur. Peu importe au fond que le travail le soit réellement : ce qui compte, c’est d’en exhiber les signes de la pénibilité et de l’effort.
J’avais connu cela enfant. Je le retrouvais ici. Et je le retrouverais plus tard encore, sous d’autres formes, plus feutrées, chez mes collègues de bureau « d’en face ».
Il faut dire que le travail, lui, fournissait largement le prétexte : il était réellement dur. Monter des escaliers avec des paravents beaucoup trop lourds, traverser le palais pour poser des plots tout aussi pesants, distribuer des audioguides à des guides et à leurs groupes bruyants, censés avoir tout préparé mais qui, dans cette organisation verticale, se croyaient supérieurs aux Gunnar et autres, et disposaient de leurs services à volonté.
En réalité, c’était surtout que tout, malgré — et surtout à cause de la « belle organisation hiérarchique si verticale », tout était très mal organisé et était chaque fois à refaire comme si c’était la première fois.
Les vernissages en étaient l’illustration parfaite.
Pour les gardiens, chaque nouvelle période de travail commençait par un vernissage. Et pour moi, c’était souvent un moment presque comique : les jours précédents, je travaillais sur des chantiers qui exigeaient une organisation rigoureuse et une coordination précise. La comparaison me semblait lunaire pour une institution aussi puissante. Avec les collègues qui partageaient ce constat, nous avions toujours l’impression de revenir travailler dans un bazar plutôt qu’au bozar.
Avec le temps, ce manque de sérieux me faisait de moins en moins rire. J’ai tenté, prudemment, ici et là, d’apporter ma contribution : questionner certaines habitudes, interroger le sens des procédures qui nous mettaient systématiquement dans le rouge, proposer des solutions plus efficaces. Cela m’a valu, dans l’ensemble, une certaine considération de la part de ma hiérarchie.
C’est dans ce contexte qu’un jour, Gunnar m’arrêta un après-midi, à mon retour de pause. Il voulait me faire, aussi délicatement que possible, une remarque. Il commença par me demander si je me plaisais dans mon travail. Et, suivant mon affirmation, il me dit qu’il avait eu l’occasion, lors de sa carrière, de déduire une chose qui, pour lui, était certaine : il ne fallait pas poser trop de questions au bozar, il fallait laisser les choses comme elles étaient, même si elles ne fonctionnaient pas. Car il savait où menait le contraire : en tendant son bras et en pointant une porte qui était là, il me dit : il ne faut pas essayer de mieux faire, sinon c’est zou, la porte !
C’était pour lui une prévenance, une bienveillance de me dire cela ; il ne lui apparaissait pas du tout que c’était aussi très violent et surtout un peu bête…
Mais en cela, la sagesse populaire et son « bon sens » s’avèrent parfois implacables, ce que j’allais découvrir plus tard.
Merci Gunnar.