Paul Dujardin ? c’est qui ? …ah …

Bruxelles, 2015. Les exclus du chômage, dont je fais partie, cherchent un travail. Avec beaucoup de chance, je trouve un emploi comme gardien de salle à Bozar.
Voilà quelques jours que j’ai commencé, au sein de l’équipe des gardiens, j’ai fait la connaissance de deux ou trois collègues. Le silence est la règle. J’essaie de m’y tenir, malgré les regards et la demande insistante de contacts sociaux de collègues qui se demandent naturellement qui est le nouveau.
Un jour, j’entends parler d’un certain Paul Dujardin. Son nom me dit quelque chose. Je demande qui c’est, et là on me regarde très étonné. On rit de ma question, et l’on me fait aussitôt comprendre que j’ai intérêt à savoir qui il est — et surtout à en avoir peur — puisqu’il décide de ma vie ou de ma mort dans ce Palais.
Je réponds avec cette naïveté – qui est aussi la conviction qu’au delà de la hiérarchie nous formions une équipe – « Pourquoi devrais-je avoir peur, si nous faisons notre travail ? La réponse est accueillie avec cette circonspection qu’on réserve en général à ceux qui ne parlent pas encore la même langue que le groupe. J’y reconnais là quelque chose de familier : dans certains milieux professionnels populaires branchés sur l’Imaginaire, l’autorité prend la forme d’un père, à la fois protecteur — c’est lui qui donne le travail — et menaçant — papa peut gronder. Une figure double, faite de dépendance et de crainte. Une fascination, au fond.
Moi, qui venais du milieu artistique, nourri de philosophie et de “progressisme social”, où l’on n’a plus vraiment le mauvais goût de jouir encore de ce genre d’imaginaire, je trouvais comique qu’on puisse imaginer que Paul Dujardin, un directeur d’institution culturelle, aurait ce caractère. L’idée qu’un homme puisse être à ce point redouté m’amusait presque. J’y voyais un malentendu. (Spoiler : il l’était — et dans des dimensions stratosphériques, très loin, en vérité, de la culture sociale du monde artistique.
C’est aussi que reconnaître une autorité à une personne, c’est souvent à la fois la lui donner et lui demander de l’exercer avec ou contre nous. Ce n’est pas mon genre de ce faire, les hommes ne sont-ils pas nés libres et égaux ? Et puis, si l’on veut un centre culturel qui fonctionne, on a tout intérêt à ne pas laisser ces comportements infuser les relations de travail, pensais-je. Or, en tant que directeur, il avait sans doute plus à cœur de faire fonctionner son institution que mes collègues ; il devait donc avoir conscience, plus que quiconque, qu’il fallait leur refuser cette fausse allégeance. (dialectique du maître et de l’esclave.)
Quelques semaines passent. Un matin, les salles sont encore vides, je le vois enfin arriver de loin, j’étais impatient de me présenter, de faire, en quelques mots, connaissance — et, vanité discrète, de lui faire comprendre entre les lignes que si j’étais là, ce n’était pas parce que j’aimais les expositions immersives et les tatouages.
L’homme est passé vite, sans me regarder, dans un silence étonnant. Il est déjà sorti quand je me dis qu’il devait, cette fois-là sans doute, être fort occupé.
Deux ans plus tard, il m’adressera une phrase. Huit mots.